Blogue

Bouquinerie III

Photo: Roman Kraft / Unsplash - CC.
Photo: Roman Kraft / Unsplash - CC.
Écrit par Alex La Salle

[NDLR: Notre lecteur compulsif Alex La Salle nous gratifie ici de quelques recensions initialement publiées dans l’édition papier de la revue Le Verbe. Bonne lecture!]

*

Paradis des uns… enfer des autres

Naguère, on répétait volontiers la boutade de Benjamin Franklin, qui disait qu’il n’est rien en ce monde de certain, sauf la mort et les impôts. Eh bien, chers amis, sachez que depuis quelques décennies il n’y a plus que la mort d’inéluctable, car le système financier international échafaudé après 1945 a fait litière de la prétendue fatalité des impôts, en inventant les «paradis fiscaux».C1-216-web

Aujourd’hui, les financiers en goguette s’ébattent et jouent avec leurs masses de milliards comme les enfants folâtrent dans les feuilles et s’amusent à les amonceler toujours plus haut. Des Caïmans au Luxembourg en passant par le Panama et les Iles Vierges britanniques, la gabegie et l’allégresse sont quasi universelles. Seuls les pauvres hères comme vous et moi sont astreints à payer la gabelle.

Évitement fiscal, secret bancaire, régime d’impunité… Quoi de mieux pour être heureux? Vraiment, quoi de mieux? Rien, selon nos dirigeants, sinon peut-être d’aménager la fiscalité de notre pays de façon telle qu’elle puisse rivaliser avec celle des législations de complaisance. C’est ainsi que le Canada est désormais mondialement connu comme étant le paradis fiscal des sociétés minières… Bingo!

Pour vous initier au monde merveilleux de l’activité financière extraterritoriale, qui est une forme de crime organisé légal, rien de plus pédagogique que ce petit livre écrit par un Deneault brillant professeur. Après lecture, vous serez convaincus que, pour les chrétiens comme pour tous les hommes de bonne volonté, le chemin qui mène au paradis passe par la lutte aux paradis fiscaux.

Alain Deneault, Une escroquerie légalisée. Précis sur les «paradis fiscaux», Écosociété, 2016, 128 pages.

*

La littérature en péril

Il faut probablement avoir vécu, durant d’interminables années, l’épreuve de la claustration au sein d’un morne département de littérature moderne pour vivre une expérience de libération digne de la sortie d’Égypte, comme je l’ai fait, à la lecture de La littérature en péril.image

Dans cet Exode tout intérieur, Tzvetan Todorov a joué pour moi le rôle d’un Moïse. Il a appartenu d’abord au camp des maitres (ses premières contributions scientifiques ont involontairement servi de fondation aux études littéraires contemporaines qui mêlent, dans un jargon indigeste, formalisme rêche et nihilisme morose). Il s’est converti ensuite en penseur des questions morales, devant le buisson ardent de l’humanisme (un humanisme malheureusement pas chrétien, et donc aveugle à la vérité du catholicisme, qu’il réduit à la caricature qu’on connait trop: «tutelle» de la religion sur l’art, prétendue haine de la vie au nom d’une vaine recherche de l’au-delà, etc.). Une fois devenu vieux, il a libéré la littérature de l’emprise suffocante de la critique académique, experte dans l’art de momifier les œuvres.

Le commun des mortels ignore peut-être à quel point, par son nihilisme assumé, le milieu des études littéraires est un espace de vacuité morale et spirituelle auquel on n’accède, comme à l’Enfer de Dante, qu’à condition d’avoir laissé derrière soi toute espérance.

En effet, depuis des décennies, on radote en ces lieux arides une vulgate héritée du structuralisme (et seulement supplantée par le discours plus asphyxiant encore de la déconstruction), qui se gausse à la seule évocation du mot «vérité» et se moque éperdument de la question du sens (de la vie ou des œuvres), pour mieux se complaire dans un jeu maniaque d’analyse formelle des textes, sans grand rapport avec l’expérience de notre commune humanité, sur laquelle la littérature a pourtant tant à dire.

S’inscrivant en faux contre de telles dérives insanes et faisant œuvre de salubrité publique, Todorov rappelle que les études littéraires sont d’abord là pour nous aider à vivre, en nous donnant accès à des textes qui interrogent l’énigme de l’existence et lèvent parfois le voile sur une partie de son mystère.

Dans un troisième chapitre brillant, l’essayiste brosse à grands traits l’histoire du processus d’autonomisation de l’art qui a contribué à populariser l’idée de l’autosuffisance des lettres, idée idiote selon laquelle les œuvres ne doivent exister que pour elles-mêmes, sans jamais se mettre au service de quoi que ce soit. Cet enfermement dans la tour d’ivoire de l’art pour l’art a finalement débouché sur la plate autoréférentialité des œuvres.

Depuis lors, la littérature sert moins à décrire la vie qu’à se décrire elle-même, dans l’enchevêtrement de ses divers jeux d’écriture onanistes.

Constatant la nullité de cet esthétisme étourdi par son propre manège verbal virevoltant à l’écart du monde sans plus aucune ambition de le représenter, Todorov écrit: «Le lecteur ordinaire, qui continue de chercher dans les œuvres qu’il lit de quoi donner sens à sa vie, a raison contre les professeurs, critiques et écrivains qui lui disent que la littérature ne parle que d’elle-même, ou qu’elle n’enseigne que le désespoir. S’il n’avait pas raison, la lecture serait condamnée à disparaitre à brève échéance» (p. 72).

Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Flammarion (coll. Champs essais), 2014, 96 pages.

*

La jeunesse égyptienne galère

Véritable phénomène d’édition lors de sa parution en langue originale arabe en 2002, L’immeuble Yacoubian fut traduit en français quatre ans plus tard et reçut un accueil chaleureux.513gFf2j8ZL._SX310_BO1,204,203,200_

Le roman raconte la vie pleine de vicissitudes de quelques habitants de l’Immeuble Yacoubian, sis au cœur du Caire. Il dresse, à travers la description de ce microcosme, le portrait de la société égyptienne du début des années 1990.

L’Égypte des puissants, qui vit de la dictature, de la corruption et du népotisme, reste jalouse de ses privilèges et frustre le petit peuple dans ses aspirations au mieux-vivre. Le campagnard Abdou et la jeune citadine Boussaïna font partie de ces infortunés du bas de l’échelle, poussés par la pauvreté à s’offrir à la concupiscence des plus riches pour obtenir un emploi ou se faire une situation. Saturée par le dégout et le cynisme, la jeune femme en tirera la conclusion suivante: «Ce pays n’est pas notre pays […], c’est le pays de ceux qui ont de l’argent» (p. 83).

La lecture de ce livre, quinze ans après sa parution, permet de donner une certaine profondeur historique et sociologique à une réalité partout observable dans les sociétés du Moyen-Orient: la montée en puissance des mouvements islamistes. À travers la trajectoire du jeune Taha, que ses origines modestes empêchent d’enter à l’école de police, on suit le parcours d’un étudiant de talent que les blocages de la société égyptienne poussent dans les bras des islamistes. Ces derniers l’accueilleront, l’endoctrineront et l’initieront au djihad…

Alaa El Aswany, L’Immeuble Yacoubian, Actes Sud, 2006, 336 pages.

*

Au fond des camps

Œuvre de témoignage appartenant à la «littérature des camps», L’espèce humaine relate l’odyssée sinistre de son auteur à travers les cercles de l’enfer concentrationnaire et se présente en même temps comme une méditation sur l’immutabilité de la nature humaine. Un bourreau «peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose».product_9782070297795_195x320

En juin 1944, Robert Antelme est arrêté pour fait de Résistance et déporté au camp de concentration de Buchenwald, où il arrive en aout, avant d’être transféré en octobre au camp de Gandersheim. Là, quelques centaines de prisonniers de différentes nationalités sont soumis à d’épouvantables privations et contraints aux travaux forcés, dans une usine de fabrication de pièces d’avion. Ils vivent leur martyre aux côtés de civils et sous la supervision de contremaitres allemands, de prisonniers de droit commun devenus kapos, et de SS bien planqués, trop heureux de pouvoir finir la guerre en marge des combats.

L’issue du conflit ne fait aucun doute. L’Allemagne nazie voit sa fin venir. Mais durant les six mois que durera l’internement à Gandersheim, la machine de déshumanisation et de mort qu’est le camp de concentration ne souffrira aucune défaillance. Les rations de nourriture ridiculement pauvres et petites, le froid horrible qui brule la peau à peine couverte d’un habit de prisonnier encrouté par la crasse, la fatigue du travail qui harasse les corps décharnés, les coups de matraque du kapo qui veut prouver son zèle aux nazis, tout s’acharne à arracher des lambeaux de vie aux prisonniers, y compris les poux, qui infestent les bâtiments, les vêtements, les replis de la chair.

Le 4 avril 1945, devant l’avancée des troupes alliées, les SS sont forcés d’évacuer le camp. Ce ne sera pas sans faire liquider, dans le petit bois tout proche, les malades et les invalides qui ralentiraient la marche du troupeau. Puis la colonne de squelettes déguenillés, gardée par des mitraillettes, s’ébranle sur les routes bucoliques de Basse-Saxe. «Le soleil est très faible, la brume rampe au ras des prés. C’est beau. C’est beau, et on va peut-être nous tuer tout à l’heure.» Le soir venu, la horde épuisée s’apprête à passer la nuit près d’un chenil. On donne des biscuits pour chiens aux détenus affamés. Le lendemain, plusieurs sont pris de diarrhée, alors qu’on vient de les entasser dans l’église où ils doivent passer la nuit.

La sentinelle chargée de contrôler les allées et venues ne laisse partir aux latrines qu’un homme à la fois. La file s’allonge de ceux qui ont la chiasse et qui «se tordent le ventre près de la porte». À bout, les diarrhéiques sont contraints de se soulager «dans les coins de l’église, près des confessionnaux, derrière l’autel». Au matin, les kapos découvrent l’église souillée. Ils sont «furieux, heureux de pouvoir l’être. Ils vont pouvoir régler des comptes. Ils repartent informer les SS». Des exécutions sommaires auront lieu le jour même, sur la route. Certains détenus seront victimes de la rancune et de la cruauté des kapos. D’autres seront désignés arbitrairement par les aboiements du SS: «Toi, viens ici!»

Sur un peu plus de 400 prisonniers sortis de Gandersheim le 4 avril, environ 150 arriveront au camp de concentration de Dachau, le 27 avril, après dix jours de marche et treize jours de transport dans des wagons à bestiaux. Le 29, Dachau est libéré.

Robert Antelme, L’espèce humaine [1947], Gallimard (collection Tel), 1978.

À propos de l'auteur

Alex La Salle

Alex La Salle a étudié en philosophie, en théologie et détient une maîtrise en études françaises. Il travaille en pastorale au diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

Laisser un commentaire