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Bagdad – Istanbul (récits de réfugiés)

Fadi (à droite) entouré de jeunes réfugiés de l’aumônerie. © Anne-Laure Gatin
Fadi (à droite) entouré de jeunes réfugiés de l’aumônerie. © Anne-Laure Gatin

Un reportage d’Anne-Laure Gatin

Ce dimanche matin à Istanbul, la communauté chaldéenne se rassemble à la cathédrale du Saint-Esprit pour la messe dominicale. La cathédrale est pleine et la ferveur des fidèles est palpable. Le service se déroule en syriaque, cette langue dérivée de l’Araméen parlé par le Christ lui-même. Ces descendants des premiers chrétiens sont en exil pour la plupart. À l’issue de la messe, quelques-uns d’entre eux ont accepté de nous confier leur histoire.

Le parvis de l’église est humide des premières pluies automnales. Les fidèles sont rassemblés en petits groupes ; les rires et les sourires illuminent cette matinée pluvieuse. Une grande convivialité se dégage de ces personnes déracinées dont la joie ne semble entachée en aucune façon. Parmi eux, Mariana, Fadi et Rita ont accepté de nous confier leur histoire, leurs préoccupations et leurs projets d’avenir.

Tous trois ont en commun d’avoir quitté Bagdad il y a maintenant deux ans : « Nous avons tout abandonné en Irak, à Bagdad, lorsque nous avons fui, il y a deux ans. Nous avons alors pris un nouveau départ en Turquie, mais nous devrons à nouveau tout abandonner et tout recommencer lorsque nous pourrons partir pour l’Australie » confie Rita, une jeune femme d’environ 25 ans.

« Mon père est mort en Irak et ma mère ne voulait pas que nous restions à Bagdad plus longtemps. » L’arrivée dans un autre pays est difficile pour ces réfugiés arrachés à leur culture, à leur langue et à leur mode de vie.

Le déracinement

Très peu parlent l’anglais, et encore moins le turc. Lors de leur arrivée, certains ont reçu l’aide d’amis déjà présents sur place : « Des Irakiens qui vivaient déjà à Istanbul nous ont aidés à trouver une maison et de quoi vivre. Et progressivement j’ai appris la langue turque », raconte Rita. « Mais en apprenant le Turc j’en ai oublié mon anglais » ajoute-t-elle en riant.

Cette ancienne étudiante en Chimie et peintre à ses heures a provisoirement abandonné ses études et travaille actuellement comme traductrice de turc, d’arabe et d’anglais.

Mais si Rita a réussi à acquérir la langue du pays et à s’intégrer professionnellement, tous n’ont pas cette facilité : « c’est très difficile d’apprendre le turc » conteste Fadi, un jeune ingénieur de 27 ans. « C’était plus facile en Irak : ici ils n’ont pas la même langue et c’est difficile de l’apprendre. La Turquie est un bon pays, mais parfois c’est différent. Difficile, vous savez… La religion, le langage, la culture, c’est différent… »

Lorsque la question du futur est abordée, c’est sans surprise et avec une certaine résignation que ces jeunes gens annoncent ne pas vouloir retourner dans leur pays : « Je ne retournerai pas à Bagdad » affirme Fadi. « Je veux partir aux États-Unis. Là-bas il y a la paix. Pas de combats, pas d’explosions ni de violences, et la vie y est plutôt confortable. »

« Nous voudrions partir au Canada ou aux États-Unis », explique Mariana, 20 ans. « Nous avons de la famille qui y vit depuis une vingtaine d’années ».

L’avenir

Partir dans un nouveau pays, c’est espérer retrouver une vie « normale » avec la possibilité pour certains de ces jeunes de finir leurs études ou encore de trouver un travail.

Ainsi Rita et Mariana ont toutes deux interrompu leurs études. Leur statut de réfugié ne leur permet pas de continuer à suivre des cours à l’université : « J’étais une étudiante en Irak, mais plus maintenant », raconte Mariana. « Si j’étais encore en Irak, je finirais mes études pour devenir dentiste. Mais ici je ne peux pas. Au Canada ou aux États-Unis, je pourrai finir mes études. »

Les familles sont dans l’attente permanente d’un appel de l’UNHCR (Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) qui leur permettra d’émigrer vers leur pays d’accueil : « J’attends un appel de l’UN d’Ankara, explique Fadi. Je leur ai simplement donné mon nom et celui de ma famille et nous attendons de recevoir l’autorisation d’aller dans un de ces trois pays : en Australie, aux États-Unis ou au Canada ».

C’est donc dans une incertitude permanente que toutes ces familles vivent depuis deux ans. Deux années d’ignorance quant au lendemain, deux années ternies par le souci de nourrir leurs familles, portant le deuil de leurs proches disparus en Irak et de la perte du pays qui a vu naitre leurs ancêtres.

Face à ce drame humain, c’est pourtant avec un sourire désarmant que Rita lance au détour de la conversation un message si petit, mais plein d’espérance « Dieu nous aide ». Une confiance si totale qui vient nous inspirer, nous, les chrétiens d’Occident, jour après jour.

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