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À la recherche des forces de l’adversaire

Un contre-manifestant répond par un doigt d'honneur au salut nazi d'un suprémaciste blanc à Charlottesville, 12 aout 2017 (Evan Nesterak - Wikimedia, CC).
Un contre-manifestant répond par un doigt d'honneur au salut nazi d'un suprémaciste blanc à Charlottesville, 12 aout 2017 (Evan Nesterak - Wikimedia, CC).

L’essence de la politique est de faire tenir ensemble une pluralité d’éléments distincts au sein d’une communauté singulière. Toute communauté politique est effectivement en proie à des conflits d’opinion importants et elle se définira par la manière dont elle peut représenter et traiter ces dissensions. Alors que des tensions sur la question identitaire et « raciale » se font de plus en plus grandes au sein de certaines sociétés occidentales – incluant le Québec –, il faut retrouver de façon urgente une compréhension adéquate du dialogue politique.

D’aucuns analysent aujourd’hui la montée de l’extrême-droite politique qui, sans constituer un bloc monolithique, mettrait de l’avant une certaine hostilité, voire une intolérance envers ceux qu’ils considèrent comme « étrangers ».

Tandis que certains associent cette position au nazisme ou alors simplement à l’époque révolue des anciennes sociétés fermées, il pourrait sembler tout simplement impossible de dialoguer avec ses tenants. Bien sûr, la difficulté réside également dans le fait que ces derniers – comme leurs opposants – conçoivent plutôt leurs idées comme l’incarnation du juste milieu.

En effet, l’apparition et le développement des opinions politiques fonctionnent toujours comme un certain dispositif optique, où une position se définit par rapport à d’autres qu’il juge soit excessives soit insuffisantes. Le corolaire de ce phénomène politique, observable à toutes les époques, est que les actions et les paroles des différents groupes sont interdépendantes et se définissent les uns par rapport aux autres.

La conclusion qui en découle est la suivante : la montée d’un extrême sera due, au moins en partie, à l’existence de son contraire; l’apparition de l’extrême-droite serait alors une conséquence des actions et des paroles d’une certaine extrême-gauche au sein de l’espace commun.

Nous connaissons quelque peu les termes de cette opposition. Sommairement, nous retrouvons à droite la promotion de l’appartenance et de l’ordre. À l’inverse, une position plus à gauche revendiquera l’ouverture (sous forme de cosmopolitisme) et la liberté individuelle. En deçà d’affirmations parfois malheureuses et condamnables apparaissent de véritables biens humains.

Toutefois, comme tout bien légitime, ceux-ci peuvent devenir des maux considérables lorsqu’ils sont absolutisés.

Les racines et la nature

Dans les dernières décennies, c’est bien sûr la liberté individuelle et l’ouverture qui se sont de plus en plus inscrites dans le discours politique et dans les lois. Bien que cela ne soit pas une mauvaise chose en soi, il n’est pas trop téméraire d’affirmer que l’on a également assisté à l’absolutisation de ces biens au détriment de penchants humains naturels vers l’appartenance à un groupe historique, l’ordre politique ou l’unité familiale, bref ce besoin d’enracinement, ancré dans l’âme humaine, dont parlait notamment Simone Weil (1).

Nier ou marginaliser certains motifs naturels de l’action humaine, peu importe lesquels, est toujours dangereux. Cette forme d’aliénation risque fort malheureusement d’engendrer de la violence. Nous pouvons interpréter en ce sens cette réflexion de Félix-Antoine Savard :

« Tout ce qui s’éloigne de la nature est violent; et c’est toujours par la violence que la nature ramène l’homme à ses lois » (2).

C’est ainsi que les extrêmes politiques, qui s’éloignent du « juste naturel » réunissant dans un équilibre dynamique les différentes aspirations humaines, tendent toujours à une forme de violence. L’actualité récente peut nous en convaincre. Il ne s’agit pas ici de promouvoir la « naturalisation » de la vie politique, mais de montrer que la liberté ne peut faire complètement fi de la diversité de biens humains de tout temps désirés.

Au-delà des responsabilités politiques et historiques, qui pourraient être discutées davantage, comment assurer maintenant la paix et le dialogue? Trois conditions semblent nécessaires.

Les pôles du monde

D’abord, il faut éviter la polarisation idéologique en s’ouvrant aux motivations et arguments de nos opposants. L’idéologie, comme telle que définie le philosophe français Pierre Manent, consiste dans le fait de « rattacher toutes les actions possibles à un ensemble déterminé et clos de paroles » (3).

Plutôt que d’affirmer ses propres « valeurs » – notion abstraite s’il en est une –, il est plus utile de rechercher dans sa propre position et dans celle de l’autre le bien qui peut être commun à tous.

La véritable réfutation doit se rendre jusqu’à la force de l’adversaire et se positionner dans l’entourage de cette force.

Comme le dit le philosophe Hegel dans sa Science de la logique, la véritable réfutation doit se rendre jusqu’à la « force de l’adversaire » et se « positionner dans l’entourage de cette force », c’est-à-dire identifier la part de vérité qu’elle peut contenir (4). Le mépris, l’insulte ou la condamnation sommaire ne réfutent pas, bien qu’il faille parfois sanctionner certains propos ou certaines actions en fonction des lois existantes.

Les moyens de l’entente

Ensuite, la politique est une affaire de prise de moyens avant d’être une discussion des fins. Les fins adoptées par chacun peuvent être déclinées à l’infini, alors que les moyens sont toujours limités. L’entente est donc plus probable lorsque la discussion porte sur ceux-ci.

Une discussion abstraite et théorique sur la valeur de la diversité ou celle de l’unité politique, bien qu’importante, peut être conduite ad vitam aeternam. Il semble plus probable d’en arriver à une solution commune lorsqu’il s’agit d’établir hic et nunc des politiques publiques qui prennent en compte les circonstances et les capacités particulières.

Photo: Wikimedia, CC.

Photo: Wikimedia, CC.

Dans nos sociétés actuelles, il est aussi déraisonnable d’être absolument contre l’immigration que d’être pour un accueil inconditionnel de tous. La tendance actuelle à l’abstraction au sein de la vie pratique peut, par exemple, expliquer pourquoi le gouvernement canadien actuel et son prédécesseur conservateur ont mené somme toute des politiques assez similaires malgré leur grande différence idéologique.

Les personnes et les idées

Finalement, il faut savoir distinguer les personnes et leurs opinions. Comme l’a récemment écrit Antoine Malenfant (Chérie, j’ai réduit mon ennemi), on ne nait pas raciste, on le devient.

Les opinions d’une personne sont tributaires d’un ensemble de facteurs personnels et sociaux. La haine et le mépris de nos opposants risquent davantage de les confiner dans leur opinion erronée que de les en libérer. On retrouve notamment cette idée dans l’essai classique d’Amin Maalouf, Les identités meurtrières.

C’est que la vérité ne se fait jamais sans amour, et l’amitié civique et le respect en sont des manifestations. Plus une personne se sent aimée et respectée, plus elle est à même de dévoiler les incertitudes, les faiblesses et peut-être la peur qui sous-tendent ses opinions parfois radicales. La recherche de la vérité ne peut qu’en être favorisée.

L’amour et la raison, nous dit Benoît XVI, « coïncident en tant que piliers fondamentaux proprement dits du réel : la raison véritable est l’amour et l’amour est la raison véritable. Dans leur unité, ils sont le fondement véritable et le but de tout le réel » (5).

Espérons que nous serons capables, au Québec comme ailleurs, d’entrer dans un dialogue respectueux des personnes et soucieux d’une vérité partagée, non pas seulement sur des fins abstraites, mais sur les moyens concrets et parfois les sacrifices que demandent la vie en commun.

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Notes :

(1) L’enracinement, Paris, Gallimard, 1949.

(2) L’Abatis, Montréal, Fides, 1960 [1943], p. 101.

(3) « Le savant et le politique. Pour une philosophie pratique », Commentaire, no. 3 vol. 147, 2014, p. 557.

(4) « Personne ne possède la vérité, c’est l’homme qui lui appartient. » Benoît XVI, homélie du 2 septembre 2012 pour la clôture du « Ratzinger Schülerkreis ».

(5) « Vérité du Christianisme? », conférence prononcée le 27 novembre 1999 à la Sorbonne, Paris.

À propos de l'auteur

Maxime Huot-Couture

Originaire de la ville de Québec, Maxime détient une maitrise en science politique de l’Université de Montréal ainsi qu’un certificat en philosophie. Il analyse l’actualité à travers ses lectures académiques, ses expériences politiques et communautaires, mais surtout à la lumière du Verbe incarné tel qu’il le rencontre au sein de l’Église catholique. Il aime voir le Beau à travers la pratique du basketball, le cinéma et la littérature québécoise et étrangère.

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