2019-01 Homme et femme

Le saint cathodique

Mgr Fulton Sheen (montage: Léa Robitaille / Le Verbe).
Mgr Fulton Sheen (montage: Léa Robitaille / Le Verbe).

Bien qu’il soit décédé en 1979, Fulton Sheen demeure aujourd’hui une véritable célébrité dans les milieux catholiques américains et un pionnier de l’évangélisation par les nouveaux médias [1]. On lui donne d’ailleurs souvent le titre de premier télévangéliste, ce qui, à en juger par la qualité de ses successeurs, pourrait sembler une insulte plutôt qu’un compliment. Or, il suffit de l’écouter parler quelques minutes pour comprendre que ce titre ne se réfère pas seulement à sa primauté chronologique, mais peut-être surtout à son ordre dans la qualité. Portrait d’un homme d’Église bien de notre temps.

[Cet article a été publié initialement dans le numéro d’hiver 2019 de la revue Le Verbe.]

 

Cette histoire commence quelque part au début du 20e siècle, dans la cathédrale de Peoria, en Illinois, où le jeune Fulton Sheen (né Peter John Sheen), huit ans, servait la messe.

Cette messe-là est une messe comme toutes autres, jusqu’à ce que le garçon échappe une burette en verre, qui éclate sur le sol. Contrit, le garçon n’ose plus bouger, attendant la réprimande. L’évêque John Spalding s’approche alors, lui prend l’épaule et dit: «Dis à ta mère qu’un jour tu iras à l’Université de Louvain et que tu seras comme moi.» Étrange intuition que celle de Mgr Spalding, qui prédit ce jour-là les deux grands pôles de la vie de Sheen: l’étude de la foi catholique et l’épiscopat.

Un pasteur pour aujourd’hui

Malgré une production livresque de plus de 70 titres, c’est surtout grâce à son travail dans les médias que Sheen est connu et apprécié: d’abord à la radio, où il rejoint jusqu’à 4 millions d’auditeurs par semaine entre 1930 et 1950, puis à la télévision, où il anime Life is Worth Living de 1951 à 1957 etThe Fulton Sheen Program de 1961 à 1968. Il gagnera d’ailleurs deux Emmy Awards pour son travail, fera la une du Time Magazine et attirera jusqu’à 30 millions de téléspectateurs par semaine. Et tout cela avec une émission d’une simplicité désarmante: l’évêque Sheen parle devant un public, sans préparation ni notes, s’aidant seulement parfois d’une craie et d’un tableau noir.

Aujourd’hui encore, la chaine étatsunienne EWTN continue à diffuser des reprises de ces émissions, qui attirent une nouvelle génération de téléspectateurs. Plusieurs de ces émissions sont aussi accessibles sur Internet [2], et bien qu’elles soient en noir et blanc, elles demeurent très intéressantes. Sous les applaudissements de la foule, on peut y voir l’évêque Sheen arriver en studio, le dos bien droit, revêtu de sa soutane, sa croix pectorale bien en évidence et les épaules couvertes d’une cape.

Sourire en coin, il n’hésite pas à enfiler quelques blagues, au grand plaisir de son public.

Il y a bien sûr quelque chose d’étrangement anachronique dans ce spectacle, qu’on pourrait difficilement imaginer de nos jours, non seulement à cause de l’habillement, mais aussi à cause de la révérence et de l’enthousiasme de la foule.

Pourtant, dès que Sheen se met à parler de sa voix posée, on comprend tout de suite qu’il est bien un homme de son époque. Sourire en coin, il n’hésite pas à enfiler quelques blagues, au grand plaisir de son public, parsemant son enseignement d’anecdotes. Si l’on fait abstraction de son habit, il ressemble ainsi à n’importe quel animateur de télévision américain, au sourire étincelant, pince-sans-rire et à l’esprit vif.

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En lisant ce texte, le lecteur pourrait se demander ce qu’un évêque américain mort depuis 40 ans peut nous apprendre aujourd’hui, à nous, hommes et femmes du 21e siècle. Or, il serait opportun de se poser la question encore plus radicalement: qu’est-ce qu’un homme du passé, quel qu’il soit, peut nous apprendre? Et encore: qu’est-ce qu’un homme, mort ou vivant, peut nous apprendre sur Dieu et sur tout ce qui le concerne? Cela revient bien sûr à poser la question de l’importance de la tradition.

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Quant au contenu de ces émissions, il est très simple: l’évêque Sheen parle sur un sujet précis de la foi catholique, comme les anges, la kénose ou l’anatomie de la mélancolie, donnant un enseignement d’une vingtaine de minutes bien dosé entre accessibilité et profondeur intellectuelle. Et c’est bien là une des marques des grands esprits: la capacité à rendre compréhensibles et intéressantes des idées difficiles, mais sans jamais les simplifier au point de les caricaturer. C’est certainement une des raisons qui expliquent le succès, année après année, de Fulton Sheen. Cela et son grand charisme.

Un ancrage solide

Mais d’où vient un tel homme? Qui est-il exactement? Fulton Sheen est né le 8 mai 1895 et a passé son enfance dans l’État rural de l’Illinois.

Il est ordonné prêtre en 1919, puis entreprend de longues études universitaires, rédigeant d’abord une thèse de doctorat en philosophie à l’Université catholique de Louvain, intitulée L’esprit de la philosophie contemporaine et le Dieu fini. Ce travail de jeunesse indique déjà la direction que prendra plus tard sa prédication, dans laquelle il ne cessera d’articuler un dialogue vivant entre la philosophie, la théologie et le monde contemporain. Il décroche ensuite un second doctorat, en théologie, à Rome, avant de revenir aux États-Unis, où il enseignera à l’Université catholique d’Amérique pendant 23 ans.

En 1951, il est consacré évêque et servira d’abord comme évêque auxiliaire de New York, puis comme évêque de Rochester.

Cette longue période de formation intellectuelle ancrera Sheen dans la riche tradition catholique, mais ne le rendra jamais désintéressé des problèmes contemporains. En ce sens, il constitue aujourd’hui encore un modèle d’enseignant de la foi catholique qui ne sacrifie pas la rigueur pour l’attrait. Sa popularité toujours grandissante montre d’ailleurs bien la soif des fidèles catholiques pour un enseignement profond et intellectuellement rigoureux.

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Comment, d’un point de vue catholique, c’est-à-dire héritier et continuateur d’une tradition, peut-on entretenir un réel dialogue avec le monde contemporain? Peut-on (et devrait-on) aller au-delà d’un dialogue feint dans lequel on paraitouvert au monde, mais pour mieux le transformer à son image? La vie et l’œuvre de Sheen semblent répondre par l’affirmative. Mais alors, comment s’ouvrir au monde contemporain sans renier et perdre ce qui fait le catholicisme, c’est-à-dire le lien à la tradition?

Tradition et ouverture sont probablement, à un certain point, compatibles. Toute la question est de savoir comment et jusqu’à quel point.

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On voit bien que l’évêque Sheen est loin d’être un intellectuel désincarné, et cela est d’autant plus apparent lorsqu’on considère sa vie, qui fut en parfaite concordance avec la foi catholique qu’il prêchait.

Depuis 2002, l’Église catholique en est d’ailleurs à étudier sa cause de canonisation, le pape Benoît XVI ayant confirmé l’héroïcité de ses vertus en le déclarant vénérable en 2012. Or, si Sheen fut le grand apologiste que nous connaissons aujourd’hui, c’est justement parce qu’il fut aussi un grand chrétien. Son enseignement concerne une foi catholique qu’il incarne et qui le nourrit.

Pour Mgr Sheen, la différence profonde entre l’homme et la femme n’est pas opposition, mais plutôt complémentarité.

Un seul aspect de sa vie suffira à en faire la démonstration: sa vie de prière. Tous les jours, sans exception, Sheen consacrait une heure de son temps à «l’heure sainte»: une heure continue, devant le saint sacrement, pour prier, méditer et réfléchir en présence de son Dieu. À la fin de chacune des nombreuses retraites qu’il prêchait à des prêtres ou à des laïcs, il exhortait d’ailleurs ses retraitants à prendre la ferme résolution de passer eux aussi une heure par jour avec le Seigneur, comme un chien au pied de son maitre, disait-il, qui ne sait pas ce qu’il fait là, mais qui est là, qui attend, prêt à obéir. Il ne s’agit pas d’un temps d’étude ou de réflexions abstraites, mais de présence et de relation avec le Dieu vivant.

Cette vie de prière intense et fidèle a nourri le travail intellectuel de Sheen. C’est là qu’il puisait plusieurs de ses inspirations, qu’il confirmait ses réflexions ou qu’il trouvait la force d’exhorter et de prêcher. C’est aussi là que son enseignement trouvait la profondeur de la vérité, où il vivait la foi dont il parlait ensuite.

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Quel est le lien entre la vie et les idées? Est-on un meilleur catholique parce qu’on comprend mieux la foi? Ou connait-on mieux la foi parce qu’on pratique bien sa religion? Ou n’y a-t-il aucun lien entre les idées qu’on comprend et la vie qu’on mène? Dans le cas de Sheen, les idées et la vie semblent indissociables, jusqu’à se confondre.

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Que peut encore nous dire Fulton Sheen, aujourd’hui, en 2019? Pour montrer l’actualité et la pertinence de sa pensée, considérons ce qu’il dirait de la thématique de ce numéro du Verbe. Il semble évident qu’il n’hésiterait d’abord pas à reconnaitre la différence profonde entre l’homme et la femme.

Par exemple, dans un texte publié en 1952 sous le titre Man and Woman, il souligne cette différence en usant de la terminologie philosophique de saint Thomas d’Aquin: s’il identifie plutôt l’homme à la raison, qui procède lentement, par étapes, il explique plutôt la femme par l’intelligence, qui a une compréhension immédiate, qui voit la vérité d’un seul coup. Ou encore par la différence entre régner et gouverner: alors que l’homme gouverne sa maison ou sa famille, c’est-à-dire en appliquant la justice, la femme règne plutôt, c’est-à-dire en faisant preuve d’amour et de compassion.

Cependant, pour Sheen, ces différences ne sont pas opposition, mais plutôt complémentarité, telle qu’elle est voulue par le Créateur. Ainsi, dans le mariage, l’homme et la femme sont appelés à surmonter ces différences, ces oppositions, ces tensions par le renoncement à soi et à l’égo. Ce faisant, chaque épreuve ouvre à des sommets encore jamais entrevus.

Voilà pourquoi Sheen qualifie l’amour de seule vraie force de progression, puisqu’elle seule fait réellement avancer. Il en va de même dans la relation à Dieu: ce qui fait le saint, c’est la volonté incorruptible, à chaque croix rencontrée, de renoncer à soi pour rejoindre l’autre / l’Autre [3].

Cet exemple de la pensée de Sheen a aussi l’intérêt de nous montrer clairement son génie apologétique. Comme tous les bons professeurs, il enseigne toujours à partir d’exemples dans lesquels ses auditeurs peuvent se reconnaitre et ainsi mieux comprendre. Mais Sheen va plus loin: il montre aussi, à travers ces exemples, que tout renvoie à Dieu et que toute réalité lui est ordonnée.

En ce sens, Fulton Sheen incarne bel et bien un exemple de sainteté pour le 21e siècle. Il montre par son enseignement ce que devrait être une apologie intelligente de la foi catholique et par sa vie ce que peut être une vie chrétienne tout entière donnée.

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Notes:

[1]   Son principal héritier aujourd’hui est sans doute l’évêque Robert Barron, très actif sur les réseaux sociaux et sur Internet.

[2]   Remarquons ici que Fulton Sheen fait partie de la première génération de saints dont nous avons des enregistrements vidéos. Imaginons un seul instant le trésor que constituerait un enregistrement sonore d’une homélie de saint Augustin ou une vidéo d’un des cours de saint Thomas d’Aquin.

[3]   Le lecteur voulant en savoir plus sur le sujet pourra écouter avec profit l’émission intitulée Marriage & Incompatibilityaccessible sur YouTube.

À propos de l'auteur

Jean-Philippe Brissette

Fasciné depuis toujours par l'humain et son rapport au divin et à l'autre, Jean-Philippe Brissette a complété des études universitaires en science politique, en éducation ainsi qu'une maitrise en philosophie. Depuis quelques années, il enseigne la philosophie au collégial.

1 commentaire

  • Un héros de mon adolescence! Au Collège de Lévis, nous recevions un journal *anglais*. Mgr Fulton Sheen avait sa chronique. Je lui avais écrit pour le remercier de sa chronique. Il m’avait répondu : *My French is so rusty to answer you in your own langague…* Je me suis souvent servi de cette phrase… dans mes rencontres avec les anglophones…

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