2018-10 Adolescence

Crises et croissance: la foi des ados

Photo: Léa Robitaille / Le Verbe.
Photo: Léa Robitaille / Le Verbe.
Écrit par Alexandre Dutil

Voilà déjà quelques années que je travaille dans le domaine de la pastorale jeunesse. C’est dans ce cadre que j’ai commencé à me questionner sur la manière de parler de la foi avec les adolescents. J’ai aussi réfléchi sur les facteurs qui les amènent à être croyants ou pas. L’adolescence est une période où la foi transmise peut devenir fragile. Cette fragilité peut cependant devenir une force si la personne est bien accompagnée dans cette période critique.

Tout d’abord, il faut dire que l’identité d’une personne se construit principalement par l’imitation du groupe, particulièrement durant la première partie de l’adolescence. Ce qui veut dire assez littéralement que l’homme ou la femme en devenir adopte les coutumes de la tribu. Ce phénomène psychologique explique pourquoi si souvent l’adolescent suit l’influence de ses pairs plutôt que les demandes de ses parents. On retrouve le même genre de situation dans le domaine de la foi. Le jeune être en devenir peut être plus influencé par les valeurs religieuses de ses pairs que par celles de ses parents. C’est pourquoi il est particulièrement important que l’adolescent soit bien entouré. Comme le dicton le dit: Un chrétien seul est un chrétien en danger; cela est particulièrement vrai pour l’adolescent.

Les fondements psychologiques

La psychologie nous apprend que l’adolescence est le moment de la vie où la pensée abstraite se développe. C’est aussi à ce moment qu’émerge la capacité de déduction. C’est ce que Piaget appelle l’étape des opérations formelles. Cependant, ces capacités cognitives ne sont encore qu’embryonnaires; il est donc normal que l’adolescent ne saisisse pas, par exemple, les concepts les plus abstraits de la foi. De même, bien qu’il puisse commencer à utiliser la logique pour prédire les conséquences de ses gestes, cela n’est pas encore complètement acquis; cela explique quelquefois l’intrépidité de certaines de ses actions. C’est aussi à l’adolescence que se développe un jugement moral plus complexe, bien qu’il soit encore émergent.

Le théologien et psychologue américain J. W. Fowler, dans son livre Stages of Faith, explique que, même dans le domaine de la foi, l’adolescence est marquée par le conformisme. C’est ce qu’il appelle la foi synthétique-conventionelle. Ce type de croyance est considéré comme typique de l’adolescence, mais elle perdure pour plusieurs à l’âge adulte. Cette étape de foi a pour caractéristiques que le croyant se conforme aux valeurs du groupe, religieux ou non, et suit l’autorité basée sur la tradition ou le consensus du groupe d’appartenance.

Il s’agit ici de bien de prendre conscience que la foi de l’adolescent est largement influencée par celle de ses amis et de sa famille.

Dans son étude, Fowler présente l’exemple de Linda. Linda est une jeune fille croyante de 15 ans, elle suit la tradition religieuse de sa famille. Dans l’entrevue, Linda dit que, même lorsqu’elle essaie, elle est souvent repoussée par les autres quand elle leur parle de religion. Pour Linda, ses croyances et sa morale ont manifestement été héritées de ses parents. Elle partage les mêmes convictions que ceux qu’elle considère comme les membres de son groupe. Elle n’a pas complètement réinterprété de façon personnelle la foi qu’elle a reçue. Un autre exemple donné par Fowler est celui d’un camionneur qu’il a interrogé. À la question: «En quoi croyez-vous?» le camionneur a répondu: «À peu près la même chose que n’importe quel camionneur.» Il représente un exemple du conformisme présent au stade synthétique-conventionnelle qui a perduré à l’âge adulte.

Il ne s’agit pas ici de juger ce type de foi, mais bien de prendre conscience que la foi de l’adolescent est largement influencée par celle de ses amis et de sa famille. Il y a aussi un danger réel si ce conformisme est poussé à l’extrême, celui du désespoir ou du nihilisme causé par l’anéantissement de l’individu devant le groupe. Dans mon expérience, il y a deux types adolescents qui conservent leur foi à l’âge adulte: ceux qui ont vécu une foi vivante et forte en famille, et ceux qui sont accompagnés dans des groupes jeunesse. Idéalement les deux à la fois.

Évidemment, si les parents ne prennent pas la foi au sérieux, on peut s’attendre à ce que leurs adolescents le fassent encore moins.

Le danger du relativisme

Un danger supplémentaire est que les jeunes aujourd’hui sont exposés au relativisme ambiant. Plusieurs se posent la question: pourquoi le catholicisme serait-il plus vrai que n’importe quelle idéologie? Le simple fait de poser cette question peut créer une crise de foi. L’Église propose évidemment des réponses à cette question, mais le défi est souvent de savoir présenter les raisons de la foi aux jeunes. Quand on travaille en pastorale, on se développe une boite à outils pour répondre aux objections les plus courantes, mais tous ne peuvent pas être théologiens. Quand on ne sait pas, il vaut mieux s’informer que de répondre le classique: «Les voies du Seigneur sont impénétrables.» Comme la curiosité scientifique, la recherche de la compréhension de la foi doit être nourrie. La discipline de la théologie est d’ailleurs née de cette recherche.

Heureusement, aujourd’hui, beaucoup de ressources sont offertes.

À côté des outils plus classiques comme le Youcat, on retrouve en ligne des ressources d’apologétique, de la défense de la foi. Je pense entre autres à l’organisme Catholic Answers en anglais ou à des sites comme foicatholique.com en français. Les parents ne doivent pas avoir peur de se questionner avec leurs adolescents tout en les guidant vers des réponses.

Informez-vous sur les questions les plus difficiles, par exemple: le problème du mal, le rapport entre la foi et la raison et les arguments philosophiques pour l’existence de Dieu.

Je vous invite à vous informer sur les questions les plus difficiles, mais courantes. Les anciens appelaient «pierres d’achoppement» ces questions sur la foi. C’est-à-dire qu’ils considéraient que les questions difficiles n’étaient pas un danger, mais des outils pour approfondir leur foi. Parmi les questions les plus courantes, on retrouve le problème du mal, le rapport entre la foi et la raison et les arguments philosophiques pour l’existence de Dieu. Mais aussi comprendre les scandales et les erreurs du passé de l’Église, son organisation et son fonctionnement contemporain. Tout cela afin d’être plus apte à combattre le relativisme.

Une foi incarnée

Il ne faut cependant pas se tromper: la foi n’est pas uniquement une question de connaissances. La connaissance nous aide à mieux vivre notre foi, mais elle n’est pas la source de celle-ci. Notre foi est une foi incarnée. Nous sommes créés par amour et pour l’amour. Nous sommes des êtres de chair avec un corps bien physique. C’est seulement par ce corps que Dieu nous a donné que nous pouvons expérimenter ce que c’est d’être libre, entier, fidèle et fertile[1]. Puisque notre foi n’est pas tout d’abord une connaissance, mais une manière de vivre, il est d’autant plus important pour la faire perdurer de la vivre avec force et sincérité. Le pape François nous rappelait encore récemment dans Gaudete et exultate le danger de trop intellectualiser la foi. Ce danger de désincarner la foi est bien réel dans les réponses aux questions des adolescents.

Dans les rares cas où l’adolescent s’intéresse de lui-même à la religion, il peut facilement tomber dans ce piège. Souvent parce qu’il trouve de lui-même des informations sur Internet, mais il ne sait pas comment vivre cette foi qu’il «connait». J’ai déjà accompagné des jeunes se retrouvant dans une telle situation. Je me souviens particulièrement d’un jeune homme que j’ai accompagné: d’une part, il avait une connaissance théorique de la foi catholique bien meilleure que de nombreux fidèles présents dans les églises, mais, d’autre part, il ne savait pas comment vivre cette foi. C’est pourquoi je crois que l’accompagnement spirituel ou communautaire est très important.

L’accompagnement/mentorat

Les techniques de mentorat peuvent être utiles dans ce cas. Je résumerai ici le modèle de Houde[2]. Tout d’abord, il faut soutenir. Ce qui veut dire écouter et essayer de comprendre le langage et la compréhension du monde de l’adolescent tout en l’accueillant avec respect, même si ses expériences sont différentes des nôtres. Soutenir, ça veut aussi dire porter attention aux détails et démontrer un intérêt pour ce qui préoccupe l’adolescent. Tout cela a pour but de développer l’estime de soi.

La deuxième étape est celle de la mise au défi. Cela veut dire faire des critiques constructives et surtout donner une structure au chaos ambulant que sont quelquefois les adolescents. L’exemple biblique est éloquent à ce sujet: la solution au chaos primordial est une parole bonne et exacte. Cela veut dire quelquefois les forcer à mettre de l’ordre dans leurs idées, même si c’est difficile pour eux.

Un autre aspect important de la mise au défi est de fournir des occasions de croissance.

Par exemple, en leur donnant des responsabilités par rapport à des enfants plus jeunes. Bien sûr, il faut quand même former et surveiller l’adolescent, mais cela peut être un bon début. L’important, c’est d’offrir des lieux où il se sent appuyé tout en développant de nouvelles compétences. La même réalité s’applique dans le cadre de la foi. Je pense que les centres de formation chrétienne qu’étaient les camps d’été et les écoles catholiques jouaient autrefois ce rôle.

Nous ne devons pas craindre les temps de crises; l’Église est née d’une crise.

La dernière étape selon Houde est celle de l’adhésion. Cette étape permet à la personne accompagnée de sentir, d’éprouver et de déterminer ce qui la motive afin de poursuivre son projet de vie. L’accompagnateur aide la personne accompagnée à avoir une vision claire et précise sur la réalisation de son projet. Cela se fait en partageant au sujet de ses objectifs de vie, en aidant à les définir ou à choisir de nouveaux défis, et finalement en étant flexible et ouvert. Pour les parents, cela veut dire bien écouter et ne pas imposer ses désirs sur ses enfants, mais plutôt les soutenir pour qu’ils atteignent leurs objectifs.

Deux pièges

L’adolescence est souvent une période de crise à plusieurs points de vue, incluant celui de la foi. À ce sujet, les deux pièges principaux sont ceux du conformisme trop sévère et du relativisme ambiant.

Pour contrer ces dangers, l’adolescent a besoin de l’appui de sa famille ou d’autres adultes qui peuvent le guider. N’oubliez pas que la foi n’est pas essentiellement une connaissance à transmettre, mais une vie à donner.

N’ayez pas peur des crises, comme le disait si bien le vénérable Fulton Sheen: nous ne devons pas craindre les temps de crises; l’Église est née d’une crise, et cela ne l’a pas empêchée de croitre jusqu’à ce jour.

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Notes:

[1] Pour ceux qui s’intéresseraient au rôle du corps dans la foi catholique, je vous invite à lire la théologie du corps de saint Jean-Paul II.

[2] Houde, R. (2009). Des mentors pour la relève,édition revue et augmentée, PUQ.

À propos de l'auteur

Alexandre Dutil

Étudiant à la maîtrise en théologie avec un intérêt particulier pour l’histoire de l’Église et la liturgie, Alexandre est membre du conseil de rédaction du Verbe. Il fait actuellement un stage comme agent de pastorale pour la paroisse St-Patrick à Québec.

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