2018-10 Adolescence

Au-delà des apparences

Photos: Jean Bernier / Le Verbe.
Photos: Jean Bernier / Le Verbe.

Anne-Claire, Ambroise et Joanie sont trois jeunes qui ont compris que l’apparence ne fait pas leur valeur, puisqu’ils ont choisi de vivre leur foi et de se montrer tels qu’ils sont, malgré tout. Malgré l’opinion des parents, de la société ou des amis, malgré les difficultés. Portraits croisés d’une jeunesse qui s’assume.

Une enseignante nous racontait, à la suite de son passage dans une école privée, qu’à la rentrée des classes tous les élèves lui semblaient identiques: jupes à carreaux, polos, pantalons noirs. À première vue, rien pour les distinguer: pas de jeans déchirés qui les démarquent du lot, pas de minijupe, rien qui ne soit trop à la mode ou pas à la mode. Il suffisait alors de quelques jours pour que se dévoile la couleur de chacun derrière l’apparence neutre. Au fond, nul besoin de cheveux bleus ou de colliers à grosses boules fluo pour l’afficher. Leur personnalité finissait par ressortir d’elle-même.

À mon sens, cette anecdote sert bien d’analogie pour exprimer quelque chose de l’adolescence, rude processus cathartique d’affirmation de soi dans la jungle des images. Comment faire ressortir ce que l’on est sous les apparences, sans chercher à plaire ou à adopter des codes de conduite qui ne correspondent finalement pas à ce qu’on est au-dedans?

Anne-Claire

Anne-Claire ne se souvient ni comment ni pourquoi sa dépendance a commencé. Elle sait seulement qu’elle désire arrêter de consommer et en parler pour briser le tabou, libérer la parole de ceux qui en souffrent, secrètement, en silence.

Avant notre entretien, je voulais m’assurer qu’elle soit à l’aise d’en témoigner. Peut-être parce que c’était un tabou pour moi aussi, finalement.

Pourtant, Anne-Claire, qui fait preuve d’une franchise remarquable et d’une maturité exemplaire pour son âge – elle n’a que 20 ans –, n’a pas toujours eu cette aisance. Et c’est là d’où lui vient la force d’en témoigner: d’avoir éprouvé un immense soulagement après s’être confiée.

Anne-Claire. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

Anne-Claire. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

— Quand as-tu commencé à dire que tu regardais de la pornographie?

Sa réponse, humble et sincère, désamorce mon léger malaise.

«Lors de mon séjour en Allemagne, une de mes amies s’est ouverte à moi pour me dire qu’elle se battait avec la porno depuis l’âge de 12 ans. Je me suis alors ouverte aussi. Dans le groupe où j’étais, nous étions plusieurs filles à en souffrir. Dans notre génération, on baigne tous là-dedans.

«En en parlant à une personne, à deux, puis à tout le groupe, j’ai réalisé qu’on continuait à me regarder comme avant, même avec plus d’amour. Les gens étaient plus compréhensifs, ils comprenaient d’où je venais, qui j’étais, mes blessures. Quand j’ai réalisé qu’ils continuaient à m’aimer profondément, ça m’a transformé finalement et je n’avais plus honte de moi-même. De ne pas le garder pour moi, ça change tout parce que le regard des autres ne change pas.»

Chemin de conversion

Le premier contact d’Anne-Claire avec la pornographie a eu lieu à l’âge de 12 ans. Elle en regarde une ou deux fois, s’en confesse à un prêtre, puis oublie. Elle ne sait pas ce qui la pousse à y retomber. Sauf que cette fois, elle y restera accrochée, malgré elle. Elle se bat contre cette tentation depuis maintenant deux ans.

Elle en parle comme on parle d’une drogue. Une recherche insatiable d’expériences plus intenses et des effets dévastateurs sur le plan psychologique. «Ça commence avec la curiosité et ça finit avec la dépendance», me confie-t-elle avec sérieux.

Anne-Claire observe aussi que, lorsqu’elle ne s’en confesse pas tout de suite, cette tentation transforme rapidement sa vie en cauchemar.

«Si j’attends, je suis épuisée et je ne dors plus, je n’ai plus de concentration, je suis de mauvaise humeur, je n’ai plus de patience. Ça m’atteint profondément. Ça a un effet direct sur le caractère, les habitudes de vie. Et plus j’attends pour aller me confesser, moins j’ai le courage d’y aller.»

Ce n’est pas mon vrai visage. On finit aussi par s’identifier à son péché. Mais je ne suis pas mon péché.

Pour Anne-Claire, qui est une leadeur dans sa paroisse et qui a toujours pratiqué sa foi, il est difficile d’accueillir cette imperfection sans sombrer dans la honte. «Je montrais un visage souriant à la messe et à la maison, c’est comme si je connaissais l’autre visage, même si ce n’est pas mon vrai visage. On finit aussi par s’identifier à son péché. Pour n’importe quelle tentation qui revient, chaque fois, on pense que c’est nous. Mais je ne suis pas mon péché, même si c’est un péché grave, je le reconnais.»

En en parlant, en essayant de développer des astuces pour ne pas retomber, Anne-Claire apprend à se connaitre et à développer une force de caractère. Ne pas s’isoler dans sa chambre la porte fermée ou prier Marie Immaculée-Conception quand viennent les tentations mentales sont autant de moyens pour elle de combattre cette dépendance féroce qui dépasse sa compréhension.

Même si Anne-Claire est libérée de la honte, elle ne l’est toujours pas de la pornographie. Mais rien ne l’empêche de porter sur elle-même un regard de miséricorde et d’espérance. «J’ai tellement reçu, je suis vraiment choyée. Je ne doute pas de la victoire de Dieu; si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain. Cette épreuve m’a appris la confiance. J’accepte aujourd’hui ma faiblesse.»

Ambroise

Ambroise est un garçon de banlieue, vivant dans une famille aisée. Comme il me le fait remarquer, il mène une vie confortable: il a de bons résultats scolaires, pourra choisir un métier convenable, ne connait ni la guerre ni la famine, ne vit pas d’épreuves émotives majeures. Mais encore, il a été éduqué par ses deux parents catholiques, désireux de transmettre de bonnes valeurs à lui et à ses trois frères cadets. Est-ce pour s’émanciper d’une vie rangée et monotone sans grands défis qu’Ambroise a eu soif de dépassements et de transgression des limites?

Ambroise. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

Ambroise. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

Ambroise le pense, mais a aussi une autre hypothèse: «Quand on a une vie intérieure plus profonde, ce besoin de sensations fortes s’apaise et on a moins envie de sauter des clôtures.»

Si Ambroise, qui a maintenant 20 ans, a eu le profil type d’un adolescent d’aujourd’hui – partys, consommation occasionnelle de drogue et d’alcool, fréquentations changeantes –, il regarde aujourd’hui son passage à l’âge adulte avec plus de maturité et a un rapport différent à l’autorité, qu’il percevait comme un joug.

Dès l’école secondaire, le jeune adolescent remet vite en question l’autorité de l’Église catholique à laquelle toute sa famille adhère, même s’il conserve sa foi en Dieu. «Au moment où l’on disait le Credoà la messe, je ne disais plus: “Je crois en la sainte Église catholique.” L’Église m’apparaissait comme une autorité oppressive qui n’avait pas sa place. J’étais comme protestant à ce moment-là.»

Son cours d’éthique et de culture religieuse l’amène à ne considérer qu’un seul côté de la médaille. Sur les questions de morale, il n’y a pas vraiment de débat. «Je n’avais pas d’autres opinions que celles de la société du 21e siècle, hostile à la tradition en général.»

Ainsi, sa propre vie morale en subit le contrecoup. «S’il n’y a plus de structure hiérarchique pour ordonner la foi, la foi devient vide. Si on a seulement les Écritures, on finit par mal les interpréter et faire un peu ce qu’on veut. C’est pourquoi, au secondaire, je me permettais de prendre un peu de drogues et d’alcool et d’aller vers les femmes. Dès que la barrière de l’autorité s’effaçait, je ne voyais plus de limites et je n’arrivais pas à les établir moi-même. Si la seule barrière est l’autorité, il y a un risque que, quand elle s’efface, ce soit la débauche.»

De saines limites

Un voyage aux Journées mondiales de la jeunesse l’éveille à la dimension ecclésiale de sa foi. «J’ai rencontré des jeunes qui s’intéressaient à la théologie ainsi que des prêtres, et je voyais l’Église en action, je dirais. Je voyais la théologie se former devant mes yeux, l’autorité de l’Église restaurée.»

Après une étude approfondie de la Bible et de saint Augustin, Ambroise mesure le poids de la Tradition, s’émerveille de la beauté de la morale.

Qui plus est, dans le cadre de son certificat sur les œuvres marquantes de la culture occidentale, il renoue avec l’intelligence de sa foi. Après une étude approfondie de la Bible et de saint Augustin, il mesure le poids de la Tradition, s’émerveille de la beauté de la morale, en ne se butant pas cette fois à la stricte contrainte apparente, mais en évaluant plutôt la logique sous-jacente.

Le recul lui fait constater amèrement toute la pression sociale qui l’a conduit à courtiser des femmes. «L’adolescence est un moment où l’on découvre la sensualité et l’érotisme. Après coup, je regrette le rapport que j’ai eu avec les femmes, un rapport plutôt “objectifiant”. J’ai l’impression de n’avoir pas beaucoup d’amies et que mon rapport à la sexualité a pourri mes relations.»

«Saint Augustin voulait être dans le repos avec Dieu, cherchait l’éternel sur la terre, mais voyait que tout périssait.» Pour Ambroise, la vieille institution bimillénaire qui lui paraissait dépassée aura été pour lui une voie vers l’Éternel. Ainsi veut-il aujourd’hui s’investir à en montrer la beauté.

Joanie

Dès le premier contact avec Joanie, on s’imagine aisément qu’elle vient d’une famille catholique épanouie. Celle qui m’accueille dans son bureau de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), avec sa croix au cou, n’a que 18 ans et est déjà catéchète et animatrice dans le mouvement scout. Bref, le parcours somme toute typique d’une jeune ayant reçu les valeurs chrétiennes de ses parents.

Or, il n’en est pas ainsi, contre toute apparence.

Joanie. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

Joanie. Photo de Jean Bernier / Le Verbe.

Quand Joanie accompagne des jeunes vers la confirmation, elle demeure éberluée chaque fois qu’un d’entre eux lui annonce qu’il est là à cause de ses parents. Elle, c’est tout l’inverse. Elle a dû se battre pour recevoir le sacrement de confirmation, contre la volonté de ses parents.

«Jeunes, on n’a pas eu le plaisir d’aller à l’Église en famille. Je voyais des amis à la catéchèse se faire soutenir par leurs parents et, à l’intérieur, je ressentais un vide.»

Joanie se fait d’abord baptiser dans l’église Saint-Pie X, une communauté chrétienne schismatique. Son père, attaché à cette communauté, n’acceptera jamais l’adhésion de Joanie à l’Église catholique, et encore moins sa mère, pleine de hargne envers la religion.

En Beauce, ses amies l’invitent à se joindre au mouvement des Brebis de Jésus, un mouvement jeunesse de confession catholique. Elle veut les suivre. Elle goute à une joie nouvelle. Elle découvre en Dieu un Père aimant.

Puis survient un déménagement à Québec. Elle perd sa communauté d’appartenance. Les papiers nécessaires à sa confirmation s’égarent, et elle aussi. Elle ne sait plus pourquoi elle veut recevoir ce sacrement, surtout quand elle se heurte à l’incompréhension de sa sœur, aux réprimandes continuelles de sa mère quand elle rentre d’une catéchèse, et à l’absence de son père, divorcé de sa mère.

Rencontrer des «top» modèles

Heureusement, Joanie côtoie des personnes qui deviendront des modèles à diverses étapes de son cheminement, des phares sur sa route de vie. D’abord, la religieuse passionnée des Brebis de Jésus qui parle du don de sa vie avec la flamme aux yeux; des prêtres qui l’ont toujours soutenue dans ses épreuves avec sa famille; ou le prêtre de la Montée ado qui lui fait prendre conscience de la grandeur de l’appel divin.

«L’appel, nous disait le prêtre, on ne le reçoit pas sur un cellulaire. C’est Jésus qui appelle dans un cœur à cœur. Je ne savais pas pourquoi je voulais faire ma confirmation, mais j’ai compris que c’était un appel à recevoir et à demander. J’ai compris que c’est pas ta mère qui te dit de faire ta confirmation. T’as le droit de faire le chemin, bien que ta famille ne soit pas catholique. Tu peux te faire appeler par Dieu malgré les difficultés. Dieu te choisit. C’est là que j’ai pris conscience que la prière était importante.

Au moment où j’ai vu les prêtres et les catéchètes me soutenir, être un chemin pour les jeunes, je me suis sentie appelée à donner ce que j’avais reçu.

Elle qui auparavant avait peur de s’afficher reçoit à sa confirmation un don de confiance. Le soutien reçu devient sa mission: soutenir d’autres jeunes. Et même si sa situation ne s’est guère améliorée avec sa famille, elle repense souvent à cette phrase qu’un prêtre lui avait dite: «Jésus n’a pas dit que la vie allait être facile, mais qu’il n’allait jamais nous abandonner.»

Comme chef de troupe et animatrice dans les scouts, elle en a vu de toutes les couleurs. La fois où elle devait redonner le moral aux jeunes qui construisaient une cabane dans le bois sous la pluie battante au milieu des moustiques lui montre combien, de dépassement en dépassement, elle a grandi, avec les autres. Et elle est devenue un modèle pour d’autres jeunes parce qu’elle-même a été témoin de la grâce de Dieu.

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013 pour divers médias catholiques. Elle écrit dans le Verbe dont elle est aussi membre du conseil de rédaction. Elle s'intéresse depuis peu au documentaire, ce qui l’a conduit à produire un premier court-métrage dans le cadre des Laboratoires de création chez Spira.

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