2018-07 Travail manuel

Le cœur sur la main

François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.
François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.

«Si vous restez à l’intérieur des corridors marqués par les lignes jaunes, vous êtes en sécurité!» Je partage un regard inquiet avec la photographe, accoutrée comme moi du kit de l’ouvrier (casque, lunettes, dossard et bottes à caps d’acier). François Doré, machiniste, nous reçoit – tout sourire – à l’atelier d’usinage qui l’emploie, en plein quartier industriel à Québec. Son quart de travail tire à sa fin. Ça ne l’empêche pas de prendre tout le temps nécessaire pour bien nous expliquer à quoi sert chacun de ces immenses engins qui meublent son travail quotidien.

[Cet article a été publié initialement dans l’édition papier de la revue Le Verbe, à l’été 2018.]

«L’odeur de l’huile, pour moi, c’est quelque chose qui a toujours été vraiment positif», me lance d’emblée François quand je suis allé le rencontrer chez lui, quelques jours après avoir visité l’atelier de pièces de métal de l’avenue Watt.

Dans le salon des Doré, une toile est juchée au-dessus du piano. On y voit un gros plan de la main de Dieu, un détail de l’œuvre de Michel-Ange au plafond de la chapelle Sixtine. Le Créateur tente désespérément de rejoindre la menotte mollasse d’Adam. On ne pouvait imaginer meilleur décor pour une entrevue sur le travail manuel.

Au bout du corridor, les enfants dorment, au nombre de trois. Et la quatrième, bien au chaud dans le sein de sa mère, s’est éclipsée avec celle-ci pour la soirée.

François, 33 ans, ne retient aucun détail de son parcours l’ayant mené ici et maintenant. Il me parle de son boulot, de sa famille, de sa foi.

Pour que les choses arrivent

Même s’il a grandi entouré d’ouvriers manuels, d’hommes de chantier et de patenteux de toutes sortes, François prendra quelques années avant de découvrir ce qui allait devenir son gagne-pain.

François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.

François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.

«Quand l’orienteur venait nous voir, à la fin du secondaire, les métiers manuels, ça n’existait pas. Comme j’avais un ami qui s’en allait étudier en informatique, j’ai pensé me diriger vers ça, moi aussi. La différence entre mon ami et moi, c’est que lui, c’était ça pour vrai, sa passion.

«En même temps, ce n’est pas nécessairement de la faute des orienteurs. Eux, ils te guident d’après les réponses que tu leur donnes. À plus grande échelle, le monde occidental oublie qu’il faut des travailleurs manuels pour que les choses arrivent.

«Le parcours d’études habituel, que tout le monde fait dans la vie, c’est: primaire, secondaire, cégep, université. Puis, tu te trouves un travail à partir de l’université. Il n’y a pas vraiment de plan B. Ou plutôt, oui: le plan B, c’est de faire un deuxième baccalauréat. Le travail manuel, c’est considéré comme le plan C, D ou E.»

Après quelques sessions d’errance au cégep et à la suite d’une formation en protection contre les incendies, le jeune pompier au chômage vivote entre Québec et Toronto, passant d’un emploi à l’autre. Tantôt concierge, tantôt commis, François finit par trouver ce qu’il ferait de ses mains: des pièces.

Alors qu’il entame sa formation de machiniste, il commence aussi à fréquenter celle qui deviendra bientôt son épouse. D’ailleurs, il obtient son diplôme à peine quelques jours avant leur mariage.

Au retour de son voyage de noces, c’est le choc: le pourvoyeur de la maison… ne pourvoyait pas.

Mais au retour de son voyage de noces, au printemps 2010, toujours sans emploi stable, c’est le choc:

«J’ai pas de job. Ça m’a frappé, sur la route entre l’aéroport et la maison: le pourvoyeur de la maison… ne pourvoyait pas.

«J’ai passé un mois, notre premier mois de mariage, à aller porter des curriculums vitae, à écouter la Coupe du monde de soccer en plein après-midi… et à déprimer par bouttes. C’est le plus long moment que je n’ai pas travaillé.»

Il trouvera finalement une entreprise pour l’embaucher.

Le serviteur inutile

Quand je le questionne sur ses conditions de travail, le père de famille répond sans ambages.

«Machiniste, c’est un ouvrage qui est humble. À moins de travailler à l’usine où je suis depuis cette année… Quand j’étais à Montréal, j’ai commencé à travailler à 12,50 $ de l’heure. Puis, à Québec, j’ai stagné longtemps à 15 $ parce que j’ai fait à peu près six shops différentes.»

Si tu travailles avec quelqu’un qui a fait de la prison, tu l’apprends dans la première semaine.

Par conséquent, l’ambiance à l’usine se trouve nécessairement teintée par cette humilité des ouvriers: «Le monde est vrai à la job. C’est du monde normal. On a une télé dans la salle des employés, et c’est TVA qui roule. Je n’ai pas vu grand monde, dans une shop,essayer de sauver les apparences. Si tu travailles avec quelqu’un qui a un casier judiciaire, qui a fait de la prison, tu l’apprends dans la première semaine.»

Au fil de la discussion, d’une manière toute naturelle, François multiplie les allers-retours entre la concrétude des nécessités quotidiennes et les profondeurs de l’examen spirituel; entre ses mains et son cœur.

En travaillant dans un domaine manuel, il a rapidement compris que sa foi en Jésus Christ lui serait d’un grand secours pour donner un sens à son ouvrage…

«Je vois que, comme chrétien, je suis appelé à prendre la dernière place partout. Vouloir servir, même au travail. Je ne sers à rien. (rires!)»

Puis, il me raconte la parabole du serviteur inutile (cf. Lc 17,7-10).

«Comme dans les fables, il y a une morale. Et la morale de cette histoire-là, c’est que tu ne sers à rien (rires). Tu fais ce que le Bon Dieu te demande. Il ne s’attend pas à autre chose. Il s’attend à ce que tu le fasses. Le serviteur de la parabole, après avoir fait ce qui lui a été demandé, son maitre ne lui dit pas: “Ah! bravo! Va te servir un bon hamburger!” Plutôt, le maitre rentre et dit: “J’ai faim, sers-moi à manger. Quand j’aurai fini, tu mangeras. C’est ça, ta job.”

«Dans le catéchisme, il est écrit connaitre, servir et aimer Dieu. Quand tu connais Dieu, tu veux le servir, parce que tu l’aimes. Puis, Dieu, il est où? Il est dans mes enfants, dans ma femme…

… dans ta job?

Ça, c’est une autre affaire.»

Le Bon Dieu dans la boite à lunch

Depuis longtemps, quand François dine à la cantine, il fait son signe de croix avant de manger.

Mais ce petit geste, presque anodin, n’a pas toujours été complètement assumé par le manœuvre.

«Quand je suis à la messe, je fais mon signe de croix pratiquement de la plante des cheveux jusqu’aux genoux; puis, quand je suis au travail, je me faisais un signe de croix dans la gorge, pratiquement! (Rires.) Mais maintenant, c’est rendu que je le fais full swing

François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.

François Doré, machiniste. Photo: Marie Laliberté.

Qu’est-ce qui a changé pour qu’il vive sa foi sans gêne au boulot? Il prend un petit détour, me raconte une histoire de pêche et aboutit, deux minutes plus tard, à une réponse très juste.

«C’est un prêtre, à l’église où je vais, qui a fait une homélie sur les apôtres qui lancent les filets. Jésus, il est à la job aussi. Pour les apôtres, ce n’était pas anecdotique d’aller pêcher. C’était tout sauf un passetemps. C’était leur vie.

On imagine mal Simon-Pierre lancer à André: “Hé! On va à la pêche en fin de semaine?”

En effet. Et il n’y avait pas de bière dans la chaloupe.

«Les apôtres travaillaient en bedaine à longueur de jour et de nuit. Et s’ils arrêtaient, ils n’avaient rien à manger. Puis là arrive Jésus, un brin fendant, qui leur dit quoi faire, comment pêcher, où jeter leurs filets… C’est comme si j’arrive à ton bureau, puis je te dis que tu devrais écrire un article sur ceci au lieu de cela. Tu me dirais de me mêler de mes affaires.

«Le gars, il est charpentier. Qu’est-ce qu’il connait aux poissons? Ça veut dire, pour moi, de laisser Dieu me dire quoi faire, même à l’ouvrage. Ça a commencé à sonner une cloche. Je ne suis pas juste le linge que j’ai sur le dos. J’avais l’impression que j’étais François-chrétien à la maison, puis, une fois rendu au travail, j’enfilais ma chienne et je devenais François-au-travail. Ça, c’est vivre deux vies parallèles; ce n’est pas la vie du chrétien.

«Comme le dit saint Laurent de la Résurrection, il faut “s’entrainer à la présence de Dieu”. Faire tout pour et par l’amour de Dieu.»

Et comment peut-on avoir une vie unifiée, cohérente? À quoi reconnait-on un chrétien dans un atelier de fabrication de pièces de moteurs?

Concrètement, mettons que je torque des bolts, je torque mes bolts pour le Bon Dieu.

«Concrètement, mettons que je “torque” des bolts, je “torque” mes bolts pour le Bon Dieu. Si je fais bien mon ouvrage, ce n’est pas pour moi. En tant que catholique dans un état civil, on est appelés à faire part de la Cité de Dieu dans la cité des hommes.

«Comme tu as pu le constater quand tu es venu me voir travailler, il n’y a pas de calendrier de fille en bikini ou de fille toute nue. Mais là où je travaillais avant, il y en avait. À un moment donné, il y a de mes collègues qui disent: “Hé! on va mettre le calendrier là!” J’ai répondu: “Ne-non!” Ça fait que, dans notre coin à nous, y avait pas de calendrier de fille toute nue. J’avais un calendrier de char…

—Une autre forme de convoitise, mais c’est moins pire! (Rires.)

—Bah… c’est souvent des Ford, alors c’est plus facile de ne pas entrer en tentation! (Rires.)

La main

François continue sa réflexion, entamée plus tôt sur les possibilités de carrière qui s’offrent aux jeunes:

«À un certain point, on semble te dire: “Bon, tu as échoué le cheminement normal. Mais as-tu pensé faire un DEP?” Les temps ont beaucoup changé! Parce qu’à l’époque de Jésus, les charpentiers, les métiers comme ça, c’était de la haute classe. Ces travailleurs n’étaient pas méprisés. De toute évidence, il y a quelque chose qu’on a perdu de ce lien-là, à nos mains.

«Pour ma part, j’aime ça. Ça m’aide de penser à ça. Aussi, le fait de travailler de mes mains, ça m’aide à écouter la Parole de Dieu. Tu sais, quand j’entends le Seigneur qui parle du vigneron ou de l’ouvrier de la dernière heure, je me représente assez facilement la scène.»

*

Avant qu’on se laisse, François montre du doigt la toile de Michel-Ange où la main de Dieu essaie d’atteindre celle de l’homme.

«Évidemment, voir la peinture au complet, c’est interpelant. Mais le détail de ces deux mains-là, c’est comme la synthèse du plafond [de la chapelle Sixtine]. On voit Dieu aux trois quarts sorti de son nuage. C’est comme si, pratiquement, les anges le retenaient. Il veut venir nous toucher.

«Puis Adam, gros lâche, n’a même pas la main levée pour vrai. Il est appuyé sur son genou. C’est ce qui me manque, à moi aussi, pour avoir une relation avec Dieu. Une simple impulsion de nerf de mon doigt et ce serait suffisant pour toucher Dieu. Littéralement.»

À propos de l'auteur

Antoine Malenfant

Marié et père de famille, Antoine est diplômé en études internationales, en langues et en sociologie. À la tête de l’équipe de rédaction du Verbe depuis 2013 et directeur artistique de la publication, il anime chaque semaine, depuis septembre 2016, l’émission radiophonique On n’est pas du monde.

Laisser un commentaire