2018-01 Amour libre

Sur les épaules d’un géant

Lionel Groulx
©Marie-Hélène Bochud

Un texte du Père Martin Lagacé

[Ce texte est extrait de la rubrique Classe de maitre publiée dans la revue d’hiver 2018, Amour libre]

Que reste-t-il aujourd’hui de Lionel Groulx, ce géant de notre histoire collective, dans la mémoire des Québécois? Le nom d’une station de métro et d’un cégep de la banlieue nord de Montréal. Si ce n’est que cela, «nous sommes devenus étrangers à ce qui nous a engendrés», comme me le disait un confrère.

René Lévesque l’avait désigné comme l’«un des principaux semeurs de la moisson qui lève aujourd’hui au Québec», Claude Ryan comme «le père spirituel du Québec moderne», Le Devoir, au moment de son décès, l’appelait le «Tacite ou Goethe du Canada français», la revue L’Action nationale, le «père du nationalisme québécois».

Qui donc est ce chanoine Lionel Groulx?

Assurément l’un des intellectuels canadiens-français les plus influents du dernier siècle, nous dit la femme de lettres Hélène Pelletier-Baillargeon.

Grand écrivain, historien et puissant orateur, ce prêtre a été à l’origine d’un grand sursaut de ferveur nationaliste au début du 20e siècle: certains le désignent même comme le père du souverainisme, bien qu’il se soit toujours défendu d’être séparatiste.

Sa mission? Redonner aux Québécois (et plus largement aux Canadiens français) la fierté de leur histoire et de leur identité afin qu’ils prennent les moyens spirituels et temporels de leur émancipation.

Pourquoi est-il tombé dans l’oubli ou est-il l’objet de dénigrement de la part de beaucoup d’intellectuels québécois? Sans aucun doute d’abord parce qu’il était prêtre et qu’il considérait sa mission d’intellectuel nationaliste comme un exercice sacerdotal, et aussi parce qu’il ne pouvait concevoir l’identité québécoise en dehors de son double enracinement dans le catholicisme et dans la culture française.

L’histoire à bout de souffle

À l’époque où le jeune prêtre originaire de Vaudreuil se met à apprendre le métier d’historien (par obéissance à ses supérieurs), l’historiographie nationale est à bout de souffle au Québec.

Depuis François-Xavier Garneau, personne ne s’est donné la peine de remettre sur le métier la grande trame de l’histoire du Canada français. Les écoliers l’apprennent avec des manuels désuets et il n’existe pas de chaire d’étude de l’histoire du Canada dans les universités québécoises francophones.

La revanche que François-Xavier Garneau, au 19e siècle, avait prise sur Lord Durham – qui avait désigné les Canadiens français comme un peuple sans histoire et sans lettre – était, pour ainsi dire, à reprendre. Depuis la Confédération, que Lionel Groulx considérait comme un pacte honorable en soi, mais jamais vraiment respecté, nous vivions avec une certaine honte de notre passé et un complexe d’infériorité par rapport à la majorité anglophone dominante sur les plans politique et économique.

Ossements desséchés

Toute la vie de Lionel Groulx consistera à souffler sur les cendres de la fierté nationale canadienne-française pour en ranimer les braises ou, comme il l’écrira lui-même, à prophétiser à la manière d’Ézéchiel sur les ossements desséchés de notre passé pour qu’ils retrouvent vie et nous parlent de notre identité et de notre vocation.

Pour cet historien et écrivain prolifique, notre peuple a une «âme», c’est-à-dire une identité qui provient des profondeurs de l’histoire, qui s’est façonnée au contact des réalités géographiques, des épreuves et des luttes pour sa survivance et qui perdure à travers les méandres du temps.

Ce peuple modeste mais ingénieux, courageux et d’une nature joyeuse, dit-il, a connu des débuts héroïques qui méritent d’être remis à l’honneur (ce sera l’objet de son fameux livre La naissance d’une race). Cette âme s’exprime d’abord dans la langue:

«La langue, plus encore que les arts, reste l’expression la plus haute et la plus juste de l’esprit d’un peuple.» C’est «l’expression de l’âme nationale», quoique la langue ne soit pour lui que la «fleur» de l’identité et non sa racine, qui est «l’esprit national».

Or, cet esprit national a sa source et sa régulation dans la foi catholique:

«Le Canada français est, plus que toute chose, le fils de l’Église. Toute une époque de son histoire procède même d’une foi et d’un esprit mystique. Ces institutions sociales fondamentales, ces mœurs, ces traditions lui viennent en droite ligne de l’esprit chrétien et de son droit français.»

Le catholicisme, pense le chanoine Groulx, avec son ouverture sur l’universel, agira comme modérateur et ordonnateur d’un nationalisme qui, sans cela, pourrait se replier dans l’ethnocentrisme ou le nationalisme exacerbé des fascismes du début du 20e siècle.

«Assurément, le catholicisme est le suprême régulateur. Il règle, dans l’ordre parfait, la justice, le droit entre les hommes et les peuples. Il défend le culte idolâtrique de la nation, le culte de l’État qui refuse les limites de la morale.»

Ailleurs, il écrit: «La civilisation, la nation, la patrie ne sont pas des fins, ni surtout des fins ultimes.» D’autre part, le catholicisme allié à la langue française, «l’une et l’autre mêlés dans une sorte d’union mystique», constitue le plus solide rempart contre l’assimilation anglo-saxonne.

Le passé est présent

La mission de Lionel Groulx, comme il l’écrit dans ses mémoires, a consisté «à rappeler à son peuple son passé, les éléments spirituels de sa culture, de sa civilisation et lui faire retrouver son âme et du même coup le destin que Dieu y a inscrit».

Cette vision providentialiste ne lui vient pas d’abord de sa foi, mais de son étude de l’histoire. En effet, Lionel Groulx n’est pas historien parce que nationaliste, mais nationaliste parce qu’historien.

C’est lorsqu’on lui a demandé d’enseigner l’histoire que le jeune intellectuel s’est épris de la beauté et de la grandeur de notre passé et qu’il y a discerné un dessein providentiel: un peuple qui marche inexorablement vers l’affirmation de soi.

Pour le chanoine, le passé est paradoxalement ce qu’il y a de plus présent, de plus vivant; nous le portons «dans nos esprits, nos yeux, nos veines […]. Non, un peuple ne se sépare pas de son passé, pas plus qu’un fleuve ne se sépare de sa source, la sève d’un arbre de son terroir. Nulle génération n’a puissance de se commencer absolument à soi-même. Il peut arriver, et il arrive, qu’une génération oublie son histoire ou y tourne le dos; elle le fait alors sous la poussée d’une histoire qui a trahi l’histoire».

Pour lui, la «race canadienne-française» est de toute évidence un peuple élu, «spécialement guidé par la providence»; il suffit, pour s’en convaincre, pense-t-il, de regarder l’extraordinaire concentration de sainteté et d’héroïsme qui a présidé à nos commencements: missionnaires, martyrs, prêtres, religieux, religieuses, héros laïques.

À cela s’ajoute le miracle de notre survivance, nous qui étions à peine 70 000 quand la conquête anglaise nous a séparés de la mère patrie, et l’admirable jaillissement de la vie missionnaire canadienne-française qui s’est déployée pendant un siècle sur tous les continents.

Groulx obsolète?

La conception de la nation, selon le chanoine Groulx, comme unité historique, linguistique, ethnique et religieuse ne tient plus sous le choc des évolutions récentes. Alors, que peut-on garder aujourd’hui d’une pensée si apparemment désuète que la sienne?

Les Québécois ont pratiquement divorcé de la foi de leurs pères; ils voient leur homogénéité ethnique se transformer rapidement par le double facteur de la faible natalité et de la forte immigration. Le projet national, si cher à notre historien, semble mis en veilleuse.

Mais le célèbre chanoine est un homme de foi, d’espérance et d’amour. Le lire, c’est se bruler à un feu de ferveur; c’est se laisser communiquer un enthousiasme pour la beauté et la grandeur de notre histoire; c’est vivre une guérison de la mémoire à une époque où le passé est oublié ou objet de honte et de repentance. Non, des hommes et des femmes, figures admirables de courage, de conviction et de générosité, nous ont bâti un pays dont nous avons hérité; plus que des «valeurs», ils nous ont transmis un éthos dont les racines se trouvent dans les profondeurs de la civilisation occidentale; une âme qui s’est forgée avec le temps et qui continue à se façonner par les évènements.

Lionel Groulx nous dit qu’il y a ici un acte de foi qui procède lui-même de l’espérance. Autrement dit, la beauté de notre passé commande en nous la foi en un avenir.

Notre «race» ne sera plus jamais, en ses aspects accidentels, la même, et c’est surement une chance. Le catholicisme, dont Groulx nous dit qu’il nous ouvre à l’universel, continue à donner à notre société – bien qu’on le lui conteste – un pouvoir intégrateur non négligeable: Africains, Latino-Américains et Européens de nombreux pays peuvent trouver, si on ne les en dissuade pas, des points d’ancrage; ils seront certainement les acteurs, pour une grande part, de notre relèvement spirituel.

Quant au projet national, s’il doit se concrétiser, Lionel Groulx nous enseigne qu’il ne le pourra hors de la fidélité à ce que la Providence a mis en œuvre au long des siècles et à quoi il ne peut se soustraire: les dons de Dieu étant sans repentance.

«Je suis de ceux qui espèrent. Parce qu’il y a Dieu, parce qu’il y a notre histoire, parce qu’il y a la jeunesse, j’espère.»

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Pour entendre la version radiophonique à l’émission du 12 mars 2018 d’On n’est pas du monde:

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