2017-10 Santé mentale

Nul n’est une ile: diagnostic d’une société malade

Illustration: Maxime Pigeon / shooboxillustration.tumblr.com
Illustration: Maxime Pigeon / shooboxillustration.tumblr.com

[NDLR: Ce reportage est extrait du numéro d’automne 2017 de la revue Le Verbe. La version numérique de ce numéro est disponible gratuitement ici. Pour vous abonner ou pour nous soutenir, cliquez ici.]

 

«Vous croyez, monsieur, qu’une rencontre de 20 minutes va résoudre la question de mon bonheur? Des pilules pour être plus fonctionnelle, pour atteindre le plein potentiel, est-ce vraiment nécessaire?»

C’est la réaction que j’ai eue devant l’assurance de mon nouveau médecin prêt à me signer la prescription de mon «éventuelle libération».

Je peux comprendre son intention. Il avait entre les mains un dossier parsemé d’épisodes de souffrances psychologiques et de résistances acharnées aux pilules bleues, rouges ou jaunes.

Certes, j’ai passé ma vingtaine à préférer souffrir périodiquement plutôt que de m’assurer un bonheur aseptisé; à osciller entre les creux et les crêtes des crises existentielles qui ont laissé de jolis trous dans mon CV; à me demander si ma réserve de sérotonine épuisée devait être rechargée aux batteries pharmaceutiques; à finalement croire que la souffrance était le chemin d’une sagesse durement acquise.

Aujourd’hui, je vais mieux.

Sauf que mon médecin insiste.

Et l’hésitation reprend. Dans quelle mesure devrais-je médicaliser ma souffrance? Est-ce normal de souffrir ou suis-je en marge des gens fonctionnels et épanouis?

Selon l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, un Québécois sur cinq sera touché de près ou de loin par la maladie mentale au cours de sa vie.

Il paraitrait donc que je fais partie des milliers de personnes à qui l’on propose des médicaments pour le cerveau comme on consomme ses céréales le matin.

Vingt pour cent de la population québécoise! De quoi s’étouffer avec sa bouchée…

L’étendue d’un malaise

J’ai, dans mon entourage, un garçon de 15 ans prenant parallèlement des doses journalières de 60 mg de Ritalin depuis qu’il a 8 ans… et une quinzaine de canettes de Coca-Cola par jour.

Une autre, qui a abouti à l’urgence en pleine psychose, retrouvée pieds nus dans la neige: son nouveau médicament s’avérait incompatible avec un autre médicament. Un autre encore qui a changé de personnalité après avoir consommé le médicament contre l’acné Accutane.

La médicalisation d’un trouble peut parfois altérer l’état de santé, parfois l’améliorer. Chaque histoire est unique et personnelle. Il ne s’agit pas d’en juger. Ce qui nous questionne ici? Ces exemples tirés de mon entourage semblent représentatifs d’un phénomène plus global. Quand tout le monde connait de près ou de loin des personnes aux prises avec un trouble mental, c’est le signe d’un phénomène sociétal.

Intriguée par l’ampleur sans précédent que semble prendre la question de la santé mentale – et plus spécialement l’enjeu de sa surmédicalisation –, je me suis donc entretenue avec un sociologue pour mieux comprendre le phénomène.

Marcelo Otero, professeur de sociologie à l’Université de Montréal, s’intéresse aux causes sociales de cette tendance émergente. Il m’apprend d’entrée de jeu que les antidépresseurs sont les médicaments les plus prescrits au Québec après les pilules contre le cholestérol et que le Canada est au troisième rang des pays de l’OCDE qui en consomment le plus.

Disons que l’entrevue commence abruptement.

La dépression, au lieu de faire référence à la famille comme le faisait la névrose avant les années 1960, se réfère au travail.

– Marcelo Otero

«Ce ne sont pas les psychiatres qui prescrivent les antidépresseurs; ils sont trop occupés et trop peu nombreux pour la quantité de gens déprimés. Quand un médecin généraliste traite un problème de santé mentale, c’est que c’est un problème général

Pour ne pas dire généralisé

Lorsqu’on sait que le premier DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), paru en 1952, comptait 60 pathologies et que la plus récente édition, le DSM-V, en recense 400, il y a lieu de se demander si une épidémie de troubles mentaux est en train de frapper la société, à la manière d’un virus.

Pléthore de symptômes

Un médecin de famille a une liste de symptômes à cocher: il doit être en présence de cinq des neuf critères du DSM afin d’apposer l’étiquette d’un trouble mental. «Quand vous regardez les critères du DSM, tout le monde se reconnait, à des degrés différents», fait remarquer M. Otero.

On appelle ça «la forme opérationalisable du diagnostic», laquelle induit une inflation des diagnostics et, du même coup, un surtraitement médical.

«Il n’y a pas de longue discussion avec le patient, poursuit le sociologue. On ne cherche pas les causes, mais les symptômes. Si vous dites: “Je veux faire du yoga ou de la prière, je veux prendre du recul ou faire une thérapie”, il y a une pression très forte pour prendre des médicaments. Les médicaments demeurent souvent le traitement de choix couvert par les assurances.»

Jean-Claude St-Onge, philosophe et auteur, a minutieusement épluché les tonnes de statistiques disponibles sur la santé mentale pour écrire son livre Tous fous? (Écosociété, 2013). La réponse à la question maitresse de son livre se retrouve, entre autres, dans l’élaboration elle-même desdites statistiques.

«Dans le DSM-V, pour ne donner que quelques exemples, on a introduit toutes sortes de nouveaux troubles mentaux. Huit pour cent des femmes américaines seraient atteintes du trouble dysphorique prémenstruel. Seize-millions d’Américains souffriraient du trouble explosif intermittent. Neuf autres millions d’Américaines, du problème de l’excitation sexuelle féminine.»

«Si l’on fait le compte total, les études financées par l’industrie pharmaceutique rapportent que 58 millions d’Américains souffriraient seulement des six nouveaux troubles du DSM-V. Quand vous songez qu’il y a 400 entrées dans le DSM, ça veut dire que tout le monde est fou.»

Ces dérives, le rédacteur en chef du DSM-IV, le psychiatre Allen Frances, les avait appréhendées lorsqu’il a pris connaissance des changements proposés dans la cinquième édition du célèbre manuel. Dans une entrevue accordée en 2013 à L’Obs («La psychiatrie est en dérapage incontrôlé»), il y constate «une forte propension à vouloir médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne». Il ajoute: «La moindre modification, extension ou abaissement du seuil d’un diagnostic est une aubaine pour les compagnies pharmaceutiques.»

Lorsque M. St-Onge compare les résultats de ces études avec les conclusions des chercheurs indépendants – par exemple, 1 % des femmes souffriraient du trouble dysphorique prémenstruel selon ces études, contre 8 % selon les autres –, il a la preuve que l’industrie pharmaceutique a tout intérêt à gonfler les chiffres.

«Les essais cliniques, ce sont des compagnies pharmaceutiques qui les font dans environ 80 % des cas, de leur conception jusqu’à leur réalisation. Autrement dit, ces industries sont juge et partie. Ce sont des sociétés capitalistes et il est inscrit dans la loi qu’elles doivent maximiser leurs profits, sans quoi les actionnaires pourraient les poursuivre.»

La psychiatrie sous analyse

M. St-Onge me l’a souvent mentionné en cours d’entrevue: il n’existe pas à proprement parler de marqueurs biologiques pour détecter la maladie mentale comme on mesure le diabète par le taux d’insuline dans le sang, par exemple.

Pour corroborer, il m’explique que, dès qu’un trouble mental se révèle lié à un trouble physique, il ne figure plus parmi les maladies mentales. «La dépression basée sur un trouble de la thyroïde n’est pas une maladie mentale et ne se traite pas avec un antidépresseur. La syphilis au stade 3, si elle n’est pas traitée avec des antibiotiques, va donner naissance à des psychoses.»

La psychiatrie ne serait pas une science aussi exacte qu’on pourrait le croire. Donc, s’il n’y a pas de test sanguin pour détecter une maladie mentale, quel en est le baromètre?

Un baromètre à deux composantes: une psychologique et l’autre sociale. Sans les deux dimensions présentes, il n’est pas question de trouble mental.

Si vous avez des hallucinations mystiques, par exemple, mais qu’elles n’affectent pas votre vie sociale et que vous les tolérez, on ne considèrera pas ces symptômes comme une preuve absolue de maladie mentale, puisqu’ils sont seulement psychologiques, bien qu’ils soient peu communs.

«Souvent, la porte d’entrée pour le diagnostic de la maladie mentale est un dysfonctionnement social, me précise M. Otero. Le diagnostic commence fréquemment avec les autres. Par exemple avec la maitresse d’école qui parle du trouble de l’enfant aux parents, qui en parlent au médecin. Le dysfonctionnement, c’est la société qui le dit. Ce n’est pas la psychiatrie.»

Dans son livre L’imposture de la maladie mentale (Liber, 2012), Alain Bachand fait remarquer ceci d’intéressant: «[Les maladies mentales] fournissent un vocabulaire nouveau pour décrire des valeurs morales. Les critères qui viennent relier certaines conduites à des maladies mentales reflèteraient la façon dont nous nous écartons des normes sociales. Pas de déviation sociale, pas de maladie mentale. Ce qu’on appelle la maladie mentale est une forme de déviation de normes sociales et non de normes biologiques.»

Mais de quelles normes serions-nous si massivement déviants?

Débalancements sociaux

Les modes, les normes, les mœurs changent au gré des époques. Et les problèmes mentaux n’y échappent pas.

«Tel médecin du 19e siècle considérait qu’une femme qui voulait divorcer était malade. Un autre identifiait un trouble mental propre aux esclaves noirs: la drapetomanie. En effet, vouloir fuir sa condition d’esclave était considéré comme une maladie mentale: le fouet en était la thérapie», raconte Alain Bachand dans son livre.

Selon M. Otero, la nouvelle maladie moderne est la dépression, laquelle était quasiment inexistante autrefois. Les problèmes mentaux, comme me l’indique Otero, sont des indicateurs privilégiés pour diagnostiquer les tensions psychiques d’une société.

Illustration: Maxime Pigeon / shooboxillustration.tumblr.com

Illustration: Maxime Pigeon / shooboxillustration.tumblr.com

«La dépression, au lieu de faire référence à la famille comme le faisait la névrose avant les années 1960, fait référence au travail. Toutes les personnes qui vivent une dépression majeure situent leur problématique par rapport au travail.»

«Le déprimé contemporain est quelqu’un qui n’arrive pas à travailler, qui est bloqué dans son action; ce n’est pas la personne triste qui est en premier chef. La performance au travail dans la société est ce qui fait qu’un individu existe ou n’existe pas. C’est une métavaleur que personne ne va remettre en question. Tout le monde doit s’y référer, et le prix, on le paye psychologiquement. Les tensions au travail sont l’envers de la dépression contemporaine. La soupape de la sécurité sociale, c’est la dépression.»

Tel est bien la norme de référence: la performance. Quand on s’en écarte survient alors la dépression.

Anesthésie générale

Marie Leclaire, psychologue, dans un article intitulé «Nos raisons communes de déprimer» (revue Liberté, automne 2015), décrivait son étonnement lorsque, un bon matin, elle tombe sur deux articles abordant un problème similaire avec un traitement tout à fait différent.

À la une d’un Devoir de 2011, elle pouvait y lire des lignes «décrivant l’état d’esprit de Mohamed Bouazizi avant son immolation, geste ayant déclenché, dans le monde arabe, le printemps révolutionnaire». Et tout juste à côté, un fait relatant le suicide d’un jeune Québécois.

Dans le premier article, on avait évoqué plusieurs causes sociales pour tenter d’expliquer l’immolation de Mohamed Bouazizi: corruption, injustices, violences, etc. Mais dans l’autre, aucune mention faite sur les causes entourant le suicide du Québécois. «On ne tente ni de comprendre le geste ni de commenter socialement et politiquement le suicide. Serait-il indélicat de spéculer sur des raisons communes de déprimer chez nous?» constate Marie Leclaire.

Et si la contagion de maladie mentale dans notre société s’expliquait par le fait que «le malade mental [est vu] comme un problème médical à soigner plutôt qu’un problème humain à résoudre», comme le suggère Alain Bachand?

Si le problème résidait plutôt dans la façon même d’aborder le problème, à savoir ne pas considérer le mal pour ce qu’il est vraiment, en faisant entrer dans la boite de la psychiatrie ce qui ne rentre pas dedans?

Une boite trop petite

Bien que M. St-Onge ne nie pas les liens entre le physique et le psychique, il critique l’insuffisance du modèle biopsychiatrique à reconnaitre l’impact des causes sociales sur le trouble mental.

«Comme si les sévices et la négligence dont les enfants sont victimes, le deuil et les échecs qu’on subit, les inégalités sociales, les migrations forcées – on sait par exemple que, chez les réfugiés politiques, les problèmes de santé mentale sont importants –, comme si la discrimination, l’absence de contrôle qu’on a sur la vie, le questionnement existentiel, l’incapacité à donner du sens aux affronts de la vie, comme si tout ça n’existe pas. C’est l’angle mort du modèle biomédical.»

Aujourd’hui, avec les débats entourant l’euthanasie, rien n’est plus évident: la question de la souffrance est une épine dans la chair de l’homme contemporain. Si elle était auparavant l’apanage des philosophes et des théologiens, c’est maintenant moins le cas depuis que la médecine s’en est emparée.

«La souffrance a été kidnappée par la psychiatrie, affirme Otero. Dès que vous souffrez, on va essayer de mesurer votre souffrance, de la classer quelque part et de vous donner une pilule. La question du deuil est une question très intéressante. Dans la rédaction du DSM-IV et du DSM-V, on a beaucoup discuté sur la durée du deuil. Est-ce qu’après deux semaines c’est normal de souffrir? Si vous souffrez encore après deux semaines, vous n’êtes plus dans la souffrance normale, mais dans la souffrance pathologique, alors il faut médicaliser.

«La psychologie, la psychiatrie empiètent sur la vie courante de manière très forte. Est-ce la psychologie ou la psychiatrie qui devrait vous dire la durée d’un deuil? La question de la subjectivité en général est prise en charge par des professionnels de la santé.»

Des doses d’humanité requises

J’ai aussi eu la chance de m’entretenir avec André Belzile, qui est un psychothérapeute catholique depuis 30 ans. Cumulant 1000 heures d’écoute par année, il en a vu de toutes les couleurs.

Ce qu’il a observé: des gens en perte de repères, de plus en plus seuls, en quête de modèles et d’un vis-à-vis avec un grand V. Si on lui demande comment il fait pour passer à travers l’écoute attentive de tant de souffrances, il répond: «Ce n’est pas la souffrance que j’entends, mais ce que les personnes recherchent derrière cette souffrance.»

André Belzile est convaincu qu’il est impératif d’instituer un ministère d’accompagnement en Église, pour marcher avec tous ces chercheurs de sens. Ce n’est pas le besoin qui manque. Ça urge, même.

Parce que l’homme n’est pas une machine biologique, comme me l’a dit le philosophe Jean-Claude St-Onge, mais un animal social. Et justement, le grand problème de la maladie mentale est qu’on la considère comme individuelle. Dans le grand paradigme contemporain de l’autonomie, chacun est responsable de sa propre souffrance, de sa petite personne. Il est évidemment mal vu d’être aux crochets des autres. Aussi bien prendre une pilule plutôt que de dépendre de la société.

Et pourquoi donc ne pas s’accrocher bien fort aux autres?

M. Otero me disait: «On a effacé le politique, le social, le relationnel, et maintenant tout ce qu’il reste, c’est l’individu, face à son comprimé. La dépression tombe bien parce qu’elle permet à mon sens d’expliquer individuellement un certain nombre de souffrances qui sont causées socialement.»

*

Après avoir colligé ces quelques «diagnostics» sur notre société, il m’apparait utopique d’espérer des résultats en réduisant à des solutions biomédicales le traitement pour un malaise aussi étendu dans la population.

Enfin, si la découverte des causes «sociales» de la maladie mentale nous laisse parfois impuissants, nous pouvons, malgré tout, nous réjouir que celles-ci pondèrent l’incessante culpabilisation individuelle.

De quoi méditer les mots du poète anglais John Donne: «Nul homme n’est une ile.»

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013 pour divers médias catholiques. Elle écrit dans le Verbe dont elle est aussi membre du conseil de rédaction. Elle s'intéresse depuis peu au documentaire, ce qui l’a conduit à produire un premier court-métrage dans le cadre des Laboratoires de création chez Spira.

1 commentaire

  • Bonjour ,
    Je suis tombé par hasard sur votre publication et les articles sur la ‘santé mentale’ m’interpellent puisque cela fait des années que je m’intéresse à ce sujet et découvre de plus en plus les faussetés des « diagnostics » psychiatriques . Outre Jean Claude St-Onge et Alain Bachand, il y a une multitude de professionnels, psychiatres et psychologues qui dénoncent cette pseudo-science. Je vous en propose d’autres : Peter Breggin (psychiatre) il a énormément écrit sur les abus de la psychiatrie, et il a un site Internet, psychiatryrole.pbreggin.1993.pdf (psychiatrie, régime nazi) et c’est documenté; Thomas Szasz, psychiatre , le mythe de la maladie mentale, (comme il n’y pas de tests physiologiques-biologiques) tous les ‘troubles ou « maladies » sont subjectifs et arbitraires, de là métaphorique dit Szasz. Ici au Québec, Jean-Philippe Vaillancourt, psychologue, vous pourriez l’interviewer. Il a écrit sur le surdiagnostic du supposé trouble neurologique le TDAH : L’origine neurologique du trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité : fait ou hypothèse? (sur le web) et Collin Ross ,psychiatre : Cause of mental disorder , chemical or trauma , et The Great Scam Of Psychiatry. Tous ces gens sont contestés par les pro-psychiatrie et association avec les pharmaceutiques, il va sans dire!

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