2017-10 Santé mentale

Croix de bois, croix de chair

Photo: Le Verbe
Photo: Le Verbe
Écrit par Brigitte Bédard
[NDLR: Ce reportage est extrait du numéro d’automne 2017 du magazine Le Verbe. La version numérique de ce numéro est disponible gratuitement ici.]

 

Comment vivre en pleine lucidité, et même, je dirais, en arriver à accepter, dans la paix, son «trouble schizoaffectif avec trouble de personnalité limite»?

Et puis, comment vivre avec celle qui a ce trouble, celle qu’on vient tout juste d’épouser, celle qui porte là, dans ses entrailles, le bébé tant rêvé, le fruit d’un amour vrai et tout frais?

Quand on est jeune, à peine 24 ans, on rêve d’une belle vie devant soi, on étudie la philosophie, on va à la messe chaque dimanche que le Bon Dieu fait, on est amoureux fou, on se marie, on fait un beau voyage de noces, puis on apprend qu’on attend un enfant et on jubile de joie.

Le bonheur, quoi. Tout le monde – ou presque – en rêve de ce bonheur-là.

Stefany et Raphaël en rêvaient aussi, mais leur rêve, à eux, est vite devenu un cauchemar. Tout, dans ce mariage qui débutait, avait l’air de se diriger vers un échec.

Or, ces deux jeunes âmes m’ont dit qu’il faut croire, viser l’espérance et vivre de charité.

Oui, je le veux

«Je ne souhaiterais ce cauchemar à personne – et même pas à mon pire ennemi», avoue Raphaël, un peu ému, tout en retenant sa petite Élinor qui tombait tête première.

Un bébé qui vient de fêter son premier anniversaire, ça grouille. Si belle, si alerte, elle est fière de nous montrer qu’elle marche déjà… et qu’elle grimpe partout.

— Quand, exactement, tout a-t-il commencé?

— Presque tout de suite après le mariage! s’exclame Stefany. On s’est mariés le 22 aout 2015 et tout a commencé en septembre, dès que j’ai su que j’étais enceinte.

Jusque-là, Stefany était plutôt silencieuse, attentive aux propos que tenait son jeune mari: «Je n’en reviens pas d’entendre tout ça de sa bouche, dit-elle. Raphaël n’est pas très bavard, alors quand je l’entends dire qu’il n’a jamais songé un seul instant à me quitter…»

— Ça t’étonne?

— Oui. Ça n’a même pas effleuré sa pensée. Je me disais qu’il aurait pu refaire sa vie, voir Élinor une semaine sur deux… Je veux dire, il a droit au bonheur, le droit d’avoir une femme saine d’esprit qui sait s’organiser, qui l’attend et l’accueille dans la joie… Il aurait le droit de refaire sa vie, il est jeune… Je ne serai probablement jamais la femme qu’il aurait souhaitée.

Raphaël semble rougir.

«Jamais je ne pourrais partir. Ce n’est même pas une option… et puis, j’aime Stefany! J’aime Élinor! Mais c’est plus que ça. Je suis là pour une raison précise. C’est ce que je crois profondément.»

Dans le bonheur

Juste après le mariage, Raphaël perd son emploi. Alors, Stefany redouble d’efforts au travail. «On venait d’apprendre que j’étais enceinte; je devais travailler plus! J’avais une job d’étudiante très stressante. Je travaillais parfois neuf heures par jour, en plus de mes cours à l’université.

«Raphaël s’était trouvé un travail de cocher dans le Vieux-Québec, mais pour moi, ce n’était pas suffisant. J’étais persuadée qu’on ne survivrait pas. Je paniquais et j’étais insomniaque depuis plusieurs semaines.»

Stefany ne le savait pas encore à ce moment-là, elle n’en était pas consciente, car les manifestations étaient trop subtiles; elle n’aurait pas pu savoir ni même se douter qu’elle avait commencé à entendre des voix. À ce stade de la maladie, «les voix» semblent n’être que de simples pensées, mais insidieusement, elles lui sommaient de se faire du mal, de se mutiler.

Décembre. «Je me suis rendue seule chez la sagefemme; je ne voulais pas que Raphaël sache. J’ai tout dit: “Je me coupe les cuisses avec des lames. J’ai fait ça, ado, pendant trois ans. Je ne veux pas retomber!” Elle m’a envoyé à l’hôpital immédiatement, en psychiatrie.»

— Toi, Raphaël, savais-tu qu’elle s’était déjà mutilée?

— Non, elle ne m’en avait jamais parlé.

— J’étais certaine que c’était fini, explique Stefany. À l’époque, on m’avait dit que c’était une «passe d’ado».

Photo: Le Verbe

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Dans les épreuves

À l’hôpital, on décide de garder Stefany pendant deux semaines, soit tout le temps des fêtes de Noël.

Raphaël n’y croit pas: «Je me disais qu’elle était seulement fatiguée et qu’elle avait besoin de dormir… Je suis un rationnel! Ça ne pouvait pas être si grave! Quand ils m’ont dit qu’ils la gardaient, je suis devenu comme fou. Je m’apprêtais à contacter des avocats pour la faire sortir! Je ne les croyais pas jusqu’à ce qu’ils réussissent à me faire entendre raison au bout de quelques jours.»

Stefany est sortie avec des antipsychotiques, car on craignait une psychose.

— Sais-tu ce qui a causé ça?

— Les psychiatres ont dit que c’était le cannabis. J’avais déjà une fragilité à cause d’une adolescence perturbée; j’ai pris presque toutes les drogues, mais c’est le pot, sans aucun doute, qui a déclenché la psychose.

De retour à la maison, Stefany est effectivement tombée en psychose. Ses voix se faisaient entendre encore plus. Elle se sentait suivie constamment. Elle avait peur du noir et voyait des ombres passer. Toujours seule dans son appartement, elle était incapable de faire quoi que ce soit. Raphaël, lui, travaillait à temps plein en suivant cinq cours à l’université.

«C’était effrayant… J’ai vécu cette terreur jusqu’en mars, quand les psychiatres ont changé ma médication. Mes amis ont commencé à me “retrouver”. Raphaël a même réalisé que j’avais commencé à faire des blagues! Ça faisait des mois que je n’avais plus aucune expression, comme un robot.»

Élinor est arrivée en pleine santé le 1er juin 2016. Pour laisser Stefany se rétablir et éviter le postpartum, le médecin a prescrit que Raphaël fasse toutes les nuits pendant un mois. Il l’a fait. Avec son travail. Et ses cinq cours à l’université. «Le deuxième mois, Élinor faisait ses nuits; j’ai pris ça comme un miracle!»

Trois mois plus tard, Stefany est enceinte de nouveau, mais à vingt semaines, elle recommence à entendre des voix. Elle est terrorisée. Sa psychiatre  comprend que la psychose est déclenchée par la grossesse, mais ce n’était pas assez: à l’échographie, on découvre que le bébé est plein d’hydrops[1].

Le petit Augustin est mort-né, à cinq mois de gestation.

«Pour moi, dit Raphaël, cette douleur a été insupportable. Je n’ai jamais rien vécu d’aussi douloureux… Je tenais mon p’tit gars dans mes bras… si petit… Je n’ai jamais tant pleuré.»

Je te reçois

Depuis ce triste jour de février, Stefany n’entend plus de voix, mais elle sait que toute sa vie, désormais, se vivra autrement. Et celle de Raphaël aussi.

«Avant, je priais ardemment. J’aimais beaucoup l’oraison. Là, le silence me fait peur. Je préfère les prières toutes faites. Aller à la messe, ça va, mais quand j’étais en crise, j’étais incapable; j’entendais des voix tout le long. Raphaël, qui n’a jamais manqué une messe de sa vie, me trainait avec lui. Sans lui, je pense que j’aurais perdu la foi… C’est que j’étais si rigide! J’étais persuadée, par exemple, que si je ne faisais pas oraison 20 minutes chaque jour, j’étais en état de péché mortel!»

Alors, Raphaël arrivait au galop. Il explique: «J’ai dû lui faire voir que changer une couche à deux heures du matin à un bébé qui hurle alors que tu crèves de sommeil, et ce, sans perdre patience, c’était une prière très sincère!»

«Avec un enfant d’un an, je t’avouerai qu’on n’est pas dans les grandes oraisons mystiques, ajoute Stefany. Quand on était fiancés, on allait souvent à l’église, on priait le chapelet, on avait un groupe de prière. Maintenant, on bénit les repas longuement ensemble, par exemple. Comme ça, je me sens bien. On se réunit avec quelques familles aussi. Une lecture à la messe qui me touche. Je prie par petites bribes. Pas toute seule, j’ai trop peur… comme des restants de peur.»

— Penses-tu guérir un jour? Je veux dire, comme chrétien, on sait que Dieu pourrait très bien nous guérir.

— Il le pourrait, mais je n’attends pas ça de lui. Ce qui pourrait sembler étrange peut-être pour bien du monde, c’est que j’ai réalisé à travers tout ça que j’avais reçu une grâce: à seulement 24 ans, je sais quelle est ma croix. Tout le monde a une croix à porter. Souvent, c’est long avant de l’identifier, de renoncer à soi-même, puis de la prendre et de la porter avec Jésus… Je suis heureuse de la connaitre. Elle pourrait être pire!

— Et pour Raphaël?

— Lui, il pourrait m’en vouloir ou en vouloir à Dieu. Pourtant non. Il est vraiment bon. Quand je suis fatiguée, je deviens très émotive. Lui, il sait comment me prendre. Hier, il a travaillé aux calèches toute la journée, et moi, je revenais d’une messe assez sportive avec Élinor. Quand il est arrivé, je me suis effondrée en disant que ma vie était foutue, que je n’arriverais jamais à rien, que je ne passerais pas l’été, qu’Élinor criait pendant la messe et que j’étais vraiment gênée de tous ces regards sur moi… Eh bien, il m’a rassurée, il m’a ramenée les deux pieds sur terre. Le lendemain, on s’en est reparlé, et pour lui, ce n’était pas grave. C’est de ça que j’ai besoin.

— Imagine, réplique Raphaël en riant, ce soir-là, elle n’a même pas voulu manger le cheeseburger que je lui avais apporté! C’est dire à quel point elle était troublée!

— Ha! ha! Il m’apporte des cheeseburgers parce qu’il sait que je n’aime pas les fleurs…

Et je me donne

— Quel est ton secret, Raphaël?

— Je pense que j’ai compris de quelle manière je devais m’y prendre le jour où les médecins m’ont fait comprendre que sa maladie n’avait rien de rationnel.

«Au début, je tentais constamment de la faire raisonner, lui faire voir la réalité, avec des questions, des exemples. Elle voyait quelqu’un là, je me retournais, il n’y avait personne. On a beau répéter: “Il n’y a personne!”, eh bien, elle, elle le voyait! C’est ça qu’il faut comprendre. Ça ne donne rien d’essayer de la convaincre que la personne n’est pas là. Tout ce que j’ai à faire, souvent, c’est être présent, la prendre dans mes bras, aller se coucher ensemble et dormir enlacés… et faire des blagues, dédramatiser, sinon, c’est trop dur.»

— Dirais-tu que c’est ta croix, à toi aussi?

— Je dirais que c’est comme une mission. Comme si Dieu s’était dit: «Stef va être comme ça, alors on va la matcher avec Raphaël parce que lui, il va être capable.» Je suis là. Je dois le faire. C’est comme le slogan de Nike: Just do it!

«Dieu ne prend pas ceux qui sont capables, mais il nous rend capables. Je pense que c’est ça qui se passe avec moi. Il ne nous envoie pas des choses au-dessus de nos forces.

«Dieu ne prend pas ceux qui sont capables, mais il nous rend capables. Je pense que c’est ça qui se passe avec moi. Il ne nous envoie pas des choses au-dessus de nos forces.

«Si on n’avait pas la foi, si on n’avait pas Dieu, je ne serais plus là, ça c’est certain. Le ciment qui nous tient, c’est l’amour de Dieu.»

Puis, Stefany poursuit candidement: «C’est ma croix, mais des fois, je me dis que c’est peut-être mon chemin de sainteté.»

«Le plus facile, ce serait de tout laisser tomber, affirme Raphaël. Oui, c’est un chemin de croix, mais en même temps, c’est un chemin de joie. Quelqu’un qui n’a pas Jésus Christ dans sa vie peut regarder notre vie et n’y voir que du malheur. Pas nous. On grandit. On approfondit notre vie de foi, notre mariage.

«Maintenant, on se dit tout aussi, poursuit Stefany. Avant, la communication était difficile, dans le sens de peu profonde. À présent, quand je sors d’un rendez-vous et qu’il me demande comment ça va, je réponds de long en large. Avant, j’étais évasive, je répondais à peu près. Là, je dis tout; il fallait que j’arrête d’être gênée.

«Notre amour est resté vivant grâce à cette honnêteté, je dirais. On n’avait plus les moyens de nous chicaner ou d’être superficiels. Je suis certaine que le fait de ne pas avoir mis Dieu de côté nous a sauvés, et si je ne l’ai pas mis de côté, c’est grâce à Raphaël…»

Élinor vient de s’endormir, et les deux jeunes âmes continueront longtemps de croire, d’espérer et d’aimer. Je l’espère tant.

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Notes:

[1] L’hydrops fetalis de Bart est une maladie létale caractérisée par un œdème généralisé au stade fœtal. Des complications maternelles sont observées: prééclampsie, hémorragie et accouchement prématuré.

À propos de l'auteur

Brigitte Bédard

Brigitte Bédard est journaliste indépendante depuis 1996. Elle vient de publier Et tu vas danser ta vie (Éditions Saint-Joseph), son témoignage de conversion franc et direct.

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