2017-10 Santé mentale

Centre Le Cristal: Redonner la vie en abondance

©Valérie Carrier
©Valérie Carrier
Écrit par Yves Casgrain

[NDLR: Ce reportage est extrait du numéro d’automne 2017 de la revue Le Verbe. La version numérique de ce numéro est disponible gratuitement ici. Pour vous abonner ou pour nous soutenir, cliquez ici.]

 

De Montréal, la route est longue pour se rendre à Dolbeau-Mistassini. Arrivé à destination, j’ai la soudaine sensation d’être rendu au bout du monde: au sein de cette bourgade du Lac-Saint-Jean se trouve le centre Le Cristal. Unique au Québec, voire au Canada, ce centre a la vocation de favoriser le rétablissement et l’intégration des êtres fragilisés par une maladie mentale grave et persistante.

J’ai rendez-vous avec sœur Karine, de la communauté des Augustines, qui gère l’établissement. Lorsque enfin je franchis la porte de leur monastère, le soleil vient tout juste de terminer sa course quotidienne. C’est sœur Claire qui m’accueille. «Bienvenue! Nous vous avons préparé un appartement», me lance-t-elle.

Un appartement? Eh oui, chacune des neuf chambres, chacun des six appartements supervisés sont en outre décorés selon les gouts de l’occupant. Comme je vais le constater tout au long de mon court séjour au centre Le Cristal – que l’on retrouve sous le même toit que le monastère –, les religieuses font tout pour que les résidents et les visiteurs se sentent ici comme chez eux.

La beauté des lieux est la toute première chose qui étonne les visiteurs, surtout ceux qui ont une certaine expérience des hôpitaux psychiatriques. Dès mon entrée dans le monastère, mon regard est attiré par un monumental escalier de bois constitué de deux embranchements. Tout juste au-dessus se trouve la chapelle où les sœurs prient quotidiennement.

Sœur Claire et moi en profitons pour entamer une passionnante discussion sur les difficultés que doivent relever, dans notre société, les personnes atteintes par la maladie mentale. Tandis que nous échangeons, ses yeux brillent dans la pénombre de la chapelle. À n’en pas douter, une passion l’habite: accueillir, aimer les brebis qui souffrent dans leur âme et prendre soin d’elles.

Architecture familiale

Cette passion, je l’ai retrouvée aussi le lendemain chez sœur Karine. Comme toutes ses consœurs, elle porte un habit blanc et ses cheveux noirs sont encadrés par un voile immaculé. «Vous allez constater que les chambres et les appartements ont au moins deux fenêtres. Dans toutes les pièces, elles laissent passer la lumière; nous en avons besoin pour nous maintenir en bonne santé mentale.»

Même la couleur orange des couloirs (et ils sont nombreux…) a été choisie en fonction de ses effets sur le cerveau, tels qu’ils sont décrits par les chercheurs. «L’orange stimule le cerveau. Il rend de bonne humeur», m’explique sœur Karine.

Les sœurs arrivent à leurs fins en offrant d’abord un milieu de vie: «Lorsqu’une personne malade arrive ici, elle est intégrée dans une famille.»

Je constate, tout au long de ma visite, à quel point cet esprit de famille est omniprésent. Les différents lieux et les trois chiens qui y vivent donnent vraiment l’impression que les résidents y sont chez eux. Ceux qui ne sont pas résidents du centre, mais qui y viennent pour travailler ou pour recevoir des conseils, ont aussi ce sentiment.

Dans ce milieu de vie, rien ne manque. Il y a des aires de jeu, une salle de confort (où un résident en crise peut récupérer), un gymnase, une bibliothèque, une cuisine collective au design digne des grands catalogues, juxtaposée à une salle à manger où sont servis les repas préparés par Claudette depuis sept ans. Nathalie, une résidente, s’exclame sans ambages: «Nous sentons qu’elle nous aime dans sa manière de cuisiner!»

On y trouve même une salle de massage utilisée par une professionnelle qui vient une fois par semaine offrir ses soins. Sœur Karine en profite pour me confier que bien des femmes, à leur arrivée au centre, ne se sentent pas belles en raison de leur maladie.

Une salle de couture est aussi mise à la disposition des résidents. Quand j’y suis entrée, sœur Nilda et sœur Marie-Thérèse se penchaient sur des patrons tout en veillant sur un petit chiot qui, manifestement, n’était pas très content de nous voir entrer dans son secteur.

La communauté a même pensé à un petit magasin. «C’est Denise, une résidente, qui le gère et fait l’inventaire. Il y a des brosses à dents, du papier hygiénique… et des “cochonneries”, c’est-à-dire des croustilles, des barres de chocolat. Les sœurs ont essayé de vendre de bonnes choses, mais cela n’a pas marché», me confie Nathalie en riant.

Comme dans tous les monastères, le travail manuel prend une place importante. Le centre contient le laboratoire culinaire de l’entreprise Épicéa, un atelier de travail supervisé. «Ici, nous préparons des vinaigrettes. Elles sont confectionnées avec des branches ou des aiguilles de conifères, des piments, des framboises, etc.»

Je constate que tout est fait à la main, de l’embouteillage à l’étiquetage en passant par le cirage du bouchon.

©Valérie Carrier

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Les vinaigrettes sont distribuées à l’extérieur du monastère. Au fil du temps, le réseau de distribution s’est étendu au Canada, aux États-Unis et même en France. Grâce aux programmes d’Emploi-Québec, les résidents reçoivent un supplément de revenu parce qu’ils sont inscrits dans un processus de rétablissement en vue de retourner, éventuellement, sur le marché du travail. Ils doivent consacrer une vingtaine d’heures par semaine à ce programme.

Une approche globale

En plus du milieu de vie et du travail, les sœurs offrent des cours durant lesquels les résidents et les externes reçoivent les outils nécessaires afin de bien gérer leur maladie. «Nous voulons qu’ils apprennent à se connaitre, à mieux gérer leur stress. Nous leur donnons les outils pour qu’ils puissent contrôler leur maladie, et non l’inverse.»

«Nous travaillons avec une philosophie du rétablissement qui vise la santé mentale positive et la reconstruction de l’identité. Nous voulons que la personne ayant un diagnostic puisse conserver sa dignité humaine. Nous l’aidons à avoir une vie normale, en l’aidant à se connaitre, à reconnaitre ses symptômes et les signes annonciateurs de la psychose. En fait, nous travaillons avec les forces de la personne.»

«La personne qui nous arrive va souvent se présenter ainsi: “Bonjour, je m’appelle Josée et je suis schizophrène.” Elle s’identifie à sa maladie. Elle n’est plus quelqu’un. Elle est une maladie. Ici, nous leur disons: “Tu es quelqu’un qui doit apprendre à vivre avec une maladie. Tu n’es pas une maladie.”»

«La personne qui nous arrive va souvent se présenter ainsi: “Bonjour, je m’appelle Josée et je suis schizophrène.” Elle s’identifie à sa maladie. Elle n’est plus quelqu’un. Elle est une maladie. Ici, nous leur disons: “Tu es quelqu’un qui doit apprendre à vivre avec une maladie. Tu n’es pas une maladie.”»

Nous sommes assis dans un petit salon baigné par la lumière qui s’engouffre par les grandes fenêtres. Sœur Karine m’apprend que la communauté a consulté des chercheurs spécialistes de la santé mentale de l’Université Yale, au Connecticut, afin que leur établissement soit ajusté selon les quatre piliers du rétablissement: le milieu de vie, l’enseignement, l’exercice physique et le travail.

«Petit à petit, nous nous sommes spécialisées en santé mentale. Moi, j’ai une maitrise en rétablissement. Il y a des sœurs qui ont obtenu le certificat. Ici, il y a un partage des connaissances», précise sœur Karine.

Les sœurs sont donc en mesure d’offrir un cheminement psychologique individualisé à leurs résidents. De plus, elles collaborent étroitement avec les psychiatres et les autres professionnels de la santé.

L’aide mutuelle est aussi un précieux atout dans le processus de rétablissement. Sœur Karine me confie que les personnes vivant avec une maladie ne sont pas dans le jugement. «Elles ont beaucoup été jugées dans leur vie, elles ne sont pas portées à juger les autres. Au contraire, elles se motivent entre elles en se partageant leurs trucs. Il y a beaucoup de compassion.»

Toutefois, selon Nathalie, il n’y a pas que les bénéficiaires des services du centre Le Cristal qui accueillent l’autre sans condition. «Les sœurs nous acceptent comme nous sommes. Elles ne nous jugent pas, contrairement à ma propre famille qui me juge encore!» me confie cette ex-infirmière à l’Hôpital de Dolbeau-Mistassini.

Nathalie a fait une dépression alors qu’elle menait une belle carrière. «Comme je connaissais sœur Karine, je me suis rendue ici. Cela a tout changé! J’ai fait un revirement complet. J’ai abandonné ma carrière d’infirmière. Comme je devais diminuer mon stress, j’ai fait des choix. Mes enfants (25 et 18 ans) restent dans un appartement. Ils viennent me voir ici. Je suis capable de m’exprimer, de dire ce que je veux, ce que je ne veux pas.»

En plus d’être responsable de la réception, elle entretient le gazon l’été, et l’hiver elle pellète les différentes entrées. «Cela me fait faire de l’exercice. Je suis polyvalente. En plus, grâce à mes connaissances, je peux aider les sœurs avec les médicaments. Elles nous donnent tellement! Pour moi, c’est ma famille!»

©Valérie Carrier

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À l’écoute de l’Esprit Saint

Nathalie n’est pas la seule à vivre un tel bonheur. Les visages épanouis que j’ai croisés lors de ma visite m’indiquent à quel point les sœurs ont réussi leur pari, disons-le, un peu fou.

Rien d’étonnant, en un sens, sachant que la mission première des Augustines a toujours été le service des pauvres et des malades. Or, en 1996, certaines sœurs plus âgées ont décidé de retourner à leur maison-mère, ce qui a contraint les plus jeunes à restructurer leur mission. Elles se sont donc mises à l’écoute de l’Esprit Saint:

«Des personnes venaient frapper à notre porte en nous disant être atteintes par un problème de santé mentale. Elles nous confiaient qu’elles souffraient de stress, car les services offerts par les hôpitaux étaient trop éloignés de leur milieu de vie, surtout les fins de semaine. Les gens nous demandaient de les héberger. Certains voulaient être accompagnés spirituellement», relate sœur Karine.

Répondant à l’appel de ces personnes en grande souffrance issues du milieu, les sœurs ont décidé de les héberger, de les accompagner et de leur fournir une occupation. Puis, avec le temps, elles ont perçu que leurs résidents attendaient davantage d’elles, qu’ils voulaient travailler tout en étant membres à part entière d’une communauté de vie qui répondrait à leurs besoins.

C’est ainsi que les sœurs ont entrepris la construction d’un nouveau monastère, cinq fois plus grand que l’ancien, qui inclut le centre Le Cristal.

Contrairement à d’autres centres de rétablissement gouvernementaux, Le Cristal est géré par une communauté religieuse. C’est sans doute là que réside sa force. «Nous sommes toujours là. Pour nous, ce n’est pas un travail. C’est notre vie! C’est notre mission. Cela fait partie de notre choix de vie.»

Bien que respectueuses des croyances personnelles des résidents, les sœurs les portent dans leurs prières. «Souvent, il y a des messes qui sont offertes pour les personnes que nous accompagnons. La prière, c’est ce que nous avons de plus grand à leur offrir», me lance avec conviction sœur Karine.

Puisque la spiritualité fait partie intégrante du processus de rétablissement, les sœurs offrent aux personnes qui le souhaitent un cheminement spirituel, et la chapelle est toujours ouverte. «Certains participent aux offices, d’autres non. Des résidents y viennent le soir de manière discrète», explique sœur Karine.

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Mon séjour se termine là où il a commencé la veille au soir: devant le monumental escalier de bois. Je me surprends à le voir comme la métaphore de la résurrection. Marche après marche, les personnes qui viennent frapper à la porte du centre Le Cristal s’élèvent et reviennent à la vie, une vie qui leur est redonnée en abondance par une communauté religieuse entièrement dévouée au salut de l’âme, du corps et de l’esprit.

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Coordonnées du centre:

80, rue des Hospitalières
Dolbeau-Mistassini (Québec) G8L 2Y3

418 276-1566
info@lecristal.ca

À propos de l'auteur

Yves Casgrain

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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