2017-07 Antihéros

Zita, une impératrice au Québec

Illustration: © Jozi Gallant
Illustration: © Jozi Gallant
Écrit par Yves Casgrain

«Fin d’hiver à Québec. [U]ne femme, traversant la rue, patauge péniblement dans la neige fondue. Elle est vêtue d’un banal manteau de drap, chaussée de gros caoutchoucs qui disparaissent dans la boue glacée, et coiffée d’un serre-tête de flanelle, elle porte avec peine un colis mal ficelé… Une pauvre besogneuse, sans doute, qui vient de magasiner et s’empresse de gagner son foyer? Non. Cette femme […] [c’]est l’ancienne impératrice d’Autriche-Hongrie, réfugiée à Québec depuis près de trois ans.»

À la lecture de ce portrait publié dans l’hebdomadaire Le progrès du Golfe du 5 avril 1946, je suis envahi par un malaise. Est-ce bien là cette dame à qui je dois consacrer un reportage? À qui donc ai-je affaire? À «une pauvre besogneuse» ou à l’ex-impératrice d’Autriche-Hongrie? Qui est-elle vraiment, cette Zita? Qu’est-elle venue faire au Québec au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale?

Pour le savoir, je me plonge dans une longue recherche en vue de localiser des documents et, plus importants encore, des témoins de sa vie au Québec.

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«Pour bien saisir l’histoire de l’impératrice Zita, il faut comprendre le contexte historique.» L’homme qui me donne ce sage conseil se nomme Jean-Claude Bleau. Il était, jusqu’à tout récemment encore, le responsable de l’Association pour la béatification de l’impératrice Zita, section Canada.

Pardon? En plus d’être une ancienne impératrice devenue «une pauvre besogneuse», Zita serait aussi une future béatifiée? Voilà qui complique un peu plus cette histoire! La remarque pleine de sagesse de Jean-Claude Bleau m’apparait encore plus judicieuse…

Dans sa demeure du quartier historique de Boucherville, il me raconte les premières années de cette femme qui allait marquer l’histoire de l’Europe.

Zita Marie des Neiges Aldegonde Michelle Raphaëlle Joséphine Antonia Louise Agnès de Bourbon-Parme (c’est son nom) est née en Toscane le 9 mai 1892. Elle est la dix-septième enfant de son père, Robert de Bourbon, duc de Parme. Ce dernier, marié deux fois, fut le papa de vingt-quatre rejetons. Lorsque Zita voit le jour, son père est certes très riche, mais il ne possède plus d’ambition politique.

Robert de Bourbon sera le dernier souverain à régner sur la Parme, avant son annexion à l’Italie unifiée.

Selon M. Bleau, l’histoire complexe de la famille paternelle de Zita a fait prendre conscience aux descendants que les biens matériels et le pouvoir peuvent disparaitre du jour au lendemain. C’est dans cet esprit que Zita a été élevée.

À l’âge de douze ans, Zita reçoit à sa demande une machine à coudre afin qu’elle puisse confectionner des vêtements pour les pauvres.

«À l’âge de douze ans, Zita reçoit à sa demande une machine à coudre afin qu’elle puisse confectionner des vêtements pour les pauvres», relate le fondateur de l’Association pour la béatification de l’impératrice Zita au Canada. La future impératrice doit également consacrer dix pour cent de son argent de poche aux moins nantis, tout comme le fait son père avec sa propre fortune. Dans une série d’entrevues accordées tout au long de sa vie à l’historien Erich Feigl, Zita raconte les expéditions à cheval qu’elle et sa sœur Françoise entreprennent afin de soulager les pauvres et les malades de sa région.

Zita connait donc les joies que procure l’argent. Toutefois, ce qui prime pour ses parents, ce sont les biens immatériels. «Sa famille était très unie. Elle possédait une vaste culture. À la maison, on parlait une langue différente par jour. Le dimanche était consacré au français», explique Jean-Claude Bleau. Zita apprend également la langue de la compassion au sein même de sa propre famille, puisque certaines de ses sœurs souffrent d’un handicap.

Les années passent. Le 21 octobre 1911, Zita épouse l’archiduc Charles, dont le grand-oncle est nul autre que l’empereur de l’Autriche-Hongrie, François-Joseph.

Loin de se douter que, quelques années après leur mariage, le monde allait trembler sous les bottes des armées de divers pays, les deux tourtereaux vivent heureux et fondent leur propre famille. Charles est très pieux. Jean Sévilla, dans son livre Zita, Impératrice courage, écrit que, la veille de son mariage, Charles dit à Zita: «Maintenant, nous devons nous aider mutuellement pour aller au ciel.» Il fera graver sur les alliances cette maxime: « Nous nous réfugions sous ta protection, sainte Mère de Dieu.»

Charles dit à Zita: «Maintenant, nous devons nous aider mutuellement pour aller au ciel.»

L’assassinat de son neveu, l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche, le 28 juin 1914, déclenche une cascade d’évènements qui donne naissance à la Première Guerre mondiale.

Quand, le 21 novembre 1916, l’empereur François-Joseph meurt, Charles devient Charles Ier, empereur d’Autriche. Son règne sera de courte durée, puisque, le 11 novembre 1918, il est contraint de signer une déclaration dans laquelle il s’engage à renoncer temporairement aux affaires du gouvernement.

Illustration: © Jozi Gallant

Illustration: © Jozi Gallant

C’est la fin d’un empire.

Forcés à l’exil, Charles, Zita et leurs enfants voyagent de pays en pays. Pour Charles, déchu et sans ressources, le voyage prend fin à l’ile de Madère, au Portugal, où il meurt d’une pneumonie, faute de soins, le 1er avril 1922. Ses derniers mots seront pour le Christ: « Mon Jésus, quand tu veux… Jésus… » Il sera béatifié par Jean-Paul II le 3 octobre 2004.

À la mort de Charles, Zita est enceinte de son huitième enfant. Commence alors pour elle, pour sa famille, pour ses proches et ses fidèles serviteurs une vie d’humilité, voire d’humiliations, accentuée par la Seconde Guerre mondiale qui se profile alors à l’horizon. En 1940, fuyant Adolf Hitler, la famille de Zita quitte l’Europe pour les États-Unis. Quelques mois plus tard, Zita et ses enfants se retrouvent à Québec.

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Le 21 octobre 1940, Zita visite pour la première fois la Villa Saint-Joseph, qui lui servira de résidence pendant les huit années suivantes. Vingt-neuf ans plus tôt, dans un autre monde, un autre univers, Zita devenait impératrice.

La Villa Saint-Joseph appartient alors à la communauté des Sœurs de Sainte-Jeanne-d’Arc. Dans une lettre que j’ai retrouvée dans les archives de la communauté, la supérieure générale de l’époque, mère Joséphine du Sacré-Cœur, écrit: «La Villa [Saint-Joseph] n’est ni louée ni vendue. La famille impériale y est notre invitée. […] C’est simplement un service, une charité à la famille impériale qui est pauvre, ses ressources ayant été passablement coupées depuis la guerre.»

Profondément croyante, Zita cherchait un pays où les enseignements de l’Église catholique étaient respectés. Elle voulait également que ses enfants puissent bénéficier d’une instruction en français. C’est ainsi que les archiducs Rodolphe et Charles-Louis, tout comme l’archiduchesse Charlotte, vont étudier à l’Université Laval et que l’archiduchesse Élisabeth fera ses études auprès des Religieuses de Jésus-Marie à Sillery. Quant à Otto, l’ainé, il demeure aux États-Unis.

Pour Zita, la Villa Saint-Joseph est une réponse à ses prières adressées à saint Joseph. «En route pour Québec, Zita a prié saint Joseph de lui trouver une maison!» souligne sœur Gilberte Paquet, qui a connu Zita quelques années plus tard. «La Villa a été comme un baume sur ses années de malheur», me confie sœur Gemma Vézina, 95 ans, qui était novice et âgée de 18 ans lorsque la famille impériale s’est installée à Québec.

Dans la Villa, il y a une chapelle dans laquelle Zita place une statue du petit Jésus de Prague et une icône de la Vierge Marie. «Vous savez, elle participait à la messe tous les matins», me souffle sœur Gemma. Les messes sont dites alors par l’abbé Alphonse-Marie Parent qui, plus tard, devient évêque. Lorsqu’elle le peut, Zita assiste aux vêpres du dimanche avec la communauté.

L’eucharistie et la prière sont deux constantes importantes dans sa vie mouvementée, ainsi que me le démontre ma rencontre avec deux moniales de l’abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes, de tradition bénédictine. Zita y a effectué 10 visites entre 1943 et 1969. Elle pouvait prier avec les sœurs à l’intérieur de la clôture.

Sœur Christine venait tout juste d’entrer au monastère lorsqu’elle a connu Zita. Un jour, elle a eu la vive surprise de voir l’impératrice venir visiter les sœurs affectées à la cuisine. «Elle nous a dit: “Mes sœurs, quand je visite les communautés religieuses, je demande toujours de commencer par les cuisines, parce que, si vous n’étiez pas là, la prière ne pourrait pas se faire. Vous avez une tâche très importante.” Nous avions une petite statuette de la Vierge Marie. Devant elle, Zita a récité une prière avec nous. Puis, elle nous a confié sa dévotion à sainte Zita: “Sainte Zita, que j’aime beaucoup, était une simple servante. Vous servez vos sœurs et je vous apprécie beaucoup.”»

Sœur Louise était chargée de la voiture de l’abbaye. Elle se souvient d’avoir conduit Zita à certaines occasions. «Un jour, elle a voulu visiter une sœur malade qui était à l’hôpital. Une autre fois, j’ai visité les Laurentides avec elle. Elle était émerveillée. En route, elle me demandait de parler de moi. Elle voulait savoir si j’étais heureuse. Je l’ai trouvée très digne. Elle avait une simplicité désarmante. Son visage était serein, épanoui. C’était beau de la voir. Elle s’intéressait à chacune d’entre nous.»

Le témoignage de ces sœurs bénédictines me fait penser à une lettre écrite par la comtesse Kerssenbrock, dame d’honneur de l’impératrice depuis 1916 et gouvernante des enfants de Zita. Accompagnant Zita, alors en tournée, la comtesse écrit: «Apprenant que des sœurs étaient à la Villa Saint-Joseph pour la cuisson du sirop d’érable, le premier souci de l’impératrice était [de savoir] si on leur offrait tous les repas.»

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Il va sans dire que l’arrivée d’une famille impériale ne passe pas inaperçue. Ainsi, selon l’agence La Presse canadienne du 28 mai 1943, la famille impériale vit comme toutes les autres familles québécoises: «Ici, la cour n’existe pas et le protocole n’y est pas observé […]», confie la comtesse Kerssenbrock au journaliste venu l’interroger. Pourtant, au cours de cette entrevue, elle annonce au journaliste la visite de l’empereur à la Villa, faisant référence à Otto. Des années plus tard, ce dernier critiquera sa mère pour l’avoir élevé comme un futur empereur.

Illustration: © Jozi Gallant

Illustration: © Jozi Gallant

Zita est non seulement une fervente croyante, mais également une femme très cultivée et au fait de l’actualité internationale. Toujours selon le reporter de La Presse canadienne, la salle d’attente de la Villa regorge de livres sur la politique, l’économie, la guerre ainsi que de revues d’actualité. On y trouve même le New York Times et le journal La libre Autriche aussi bien que des journaux canadiens. Aux murs sont affichées des cartes montrant l’évolution des forces alliées.

Croyait-elle qu’Otto puisse un jour monter sur le trône? «Il y avait cette possibilité», me dit Thomas de Koninck, professeur émérite de philosophie à l’Université Laval. Son père, Charles de Koninck, a été le tuteur des enfants de Zita. «Je ne crois pas qu’il y ait eu une sorte de désir ardent de prendre le pouvoir. Ce n’était pas son genre», nuance celui qui a connu Zita alors qu’il était encore adolescent. Jean-Claude Bleau abonde dans le même sens. «Elle ne se faisait pas d’illusions.»

Quoi qu’il en soit, lors de son séjour au Québec, Zita a sillonné la province, le Canada et les États-Unis afin de prononcer des conférences sur les souffrances du peuple autrichien.

Dans une lettre datée du 23 février 1946, la comtesse Kerssenbrock écrit: «Zita a un très bon succès à Chicago, où les gens sont très généreux et on pourrait encore y rester des semaines tant y-a-t-il [sic] de couvents. Cependant, Sa Majesté doit bientôt continuer vers l’Ouest.»

Lors de ces conférences, Zita sollicitait de l’argent, des victuailles et des biens pour le peuple autrichien. «Zita a fait parvenir à l’Autriche près de 21 conteneurs de marchandises. Avant de quitter le port de Québec, tous les biens devaient transiter par la Villa Saint-Joseph», relate Jean-Claude Bleau.

Sa croisade en faveur de son peuple a attiré l’attention du président américain Roosevelt. Zita a réussi le tour de force de le convaincre que l’Autriche n’avait pas été un ennemi des alliés lors du conflit, mais bien un pays conquis par l’Allemagne hitlérienne. C’est ainsi que Roosevelt a intégré l’Autriche dans le fameux Plan Marshall, dont le but était de revitaliser l’économie des pays alliés économiquement déstabilisés par les années de guerre.

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Les années passent et, en 1948, l’humble communauté Sainte-Jeanne-d’Arc doit se départir de la Villa, faute de fonds nécessaires pour l’entretenir. Les années de bonheur à Québec se terminent donc sur une frustration. Zita n’en tiendra pas rigueur aux sœurs. De toute manière, le pape Pie XII, informé des difficultés de Zita, contribuera à la recherche d’une autre demeure aux États-Unis.

En 1953, elle retourne définitivement en Europe, mais elle revient visiter le Québec jusqu’en 1969. Zita meurt vingt ans plus tard, âgée de 96 ans.

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Alors, finalement, qui était Zita? «Une pauvre besogneuse» ou une ancienne impératrice? La réponse se trouve sans doute dans ce titre conféré par l’Église catholique: «servante de Dieu».

Les témoins que j’ai rencontrés lors de ce reportage ne doutent pas de la sanctification de Zita ni de celle de son mari, l’empereur Charles Ier. Deviendront-ils un couple saint? En attendant, le procès de béatification de Zita s’est ouvert en 2008.

Dans l’esprit de ceux et celles qui ont croisé sa route, il ne fait aucun doute que la vie de Zita représente d’ores et déjà un signe pour le Québec: un signe de l’importance de la fidélité dans le mariage et de la force que confère la foi en Dieu.

À propos de l'auteur

Yves Casgrain

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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