2017-07 Antihéros

McLuhan: l’homme qui avait un message pour l’avenir

Illustration: Marie-Hélène Bochud
Illustration: Marie-Hélène Bochud
Écrit par Patrick Ducharme

Ça fait assez longtemps que je connais Marshall McLuhan sans le connaitre. Vous savez, cet auteur qui attend patiemment, dans notre bibliothèque, que nous lisions enfin ce livre acheté il y a quelques années déjà? Celui que l’on dit avoir lu, dans une discussion entre amis, mais en fait, c’est faux; on ne peut citer que quelques clichés glanés sur la Toile.

McLuhan est de ceux-là, et pour plusieurs. Je ne suis pas le seul. Nous pouvons citer: «le média est le message», «le village global», ou «l’informatique est notre nouveau système nerveux central», et nous passons pour un lecteur de McLuhan.

C’est ce qui arrive avec les auteurs célèbres: leur œuvre les dépasse et devient objet culturel, propriété publique, avec toutes les distorsions que cela implique. Marshall McLuhan en fait partie: ses livres se sont vendus à plus d’un million d’exemplaires dans les années 1960 seulement, et l’on se demande bien ce qu’il reste de ces lectures du passé.

La parabole de McLuhan

McLuhan m’aura appris que ces lectures renaissent dans d’autres corps, si l’on veut bien prendre le temps. Mais lire, on le fait de moins en moins. La télé et Internet ont pris le relai de la consommation de produits médiatiques. Nous ne sommes pas à l’âge d’or de la lecture, loin de là.

Il s’est passé quelque chose…

«Va voir ce qui s’est passé.» C’est un peu ce que Le Verbe m’a demandé, si on veut, en me demandant un portrait de McLuhan. McLuhan! Bien sûr! Tout le monde connait!

Oui, on connait. Du moins, on le connait si l’on est passé par le monde universitaire des communications ou des sciences humaines.

Marshall McLuhan, pour résumer, est un gourou des médias des années 1960 et 1970, une légende de la théorie des communications, un historien des médias écrits, un spécialiste de la littérature anglaise… Il a même été conseiller personnel de Pierre-Elliott Trudeau! C’est qu’il était une vedette, ce McLuhan. De toutes les tribunes. Et l’on pourrait savoir ça par une simple recherche sur le Web, ce qui confirme, ironiquement, la principale thèse de McLuhan: le média est le message.

Lisez un livre ou un article sur un sujet. Puis, visionnez une vidéo sur ce sujet. Écoutez une baladodiffusion sur le même sujet. Laissez un ami vous parler de ce sujet. Dans chacun de ces cas, l’effet sur vous sera différent. Le média est le message.

Le média est le message. La forme médiatique prend le dessus sur le contenu. Nous comprenons toujours plus vite la forme que nous avons devant nous.

La forme médiatique prend le dessus sur le contenu. Nous comprenons toujours plus vite la forme que nous avons devant nous, et le contenu, quant à lui, est ou bien optionnel, ou bien un autre média. Le cinéma est né de la photo, la télé du cinéma, et Internet, eh bien, il contient un peu de tous les médias.

Nous-mêmes, en tant que médiavores compulsifs, sommes devenus des médias. Nous portons des marques, nous racontons des téléséries, nous partageons les idées de notre éditorialiste favori, sans compter que notre consommation informatique inspire tous les annonceurs du Web. Les médias sont le message.

Autrement dit, McLuhan lui-même est devenu un média, car c’est une légende à sa façon, qui transmet bien ce que le lecteur veut lui faire dire. C’est ça, notre monde postmoderne: le spectateur absorbe le média qui est devant lui, et c’est ça qui est devenu le plus important. Nos sens sont percutés par le média. Qui se soucie du contenu? Les apparences triomphent, et les médias utilisent cette stratégie jusqu’à l’user à la corde.

Il y a de quoi avoir le vertige quand on pense que l’on croyait, à tort, tout savoir sur les médias. Après avoir lu McLuhan, je comprends, en effet, que je savais si peu. Déprimant ou stimulant, c’est selon.

Remarquez, le pauvre homme était un pessimiste. Catholique convaincu, il regrettait que le monde moderne se soit débarrassé du sacré comme d’une vieille chaussette. Et pour le remplacer par quoi? Des émissions de télé débiles et de la publicité abêtissante sur toutes les tribunes…

C’est néanmoins le début d’un fabuleux message qu’il nous offre.

Des froides Prairies à la tour d’ivoire universitaire

Marshall McLuhan, né à Edmonton en 1911, devient rapidement, à l’adolescence, un prodige en rhétorique, en poésie et en littérature. Autrement dit, il comprend le langage comme nul autre, et il le maitrisera en véritable artiste. La littérature anglaise, particulièrement James Joyce, sera sa principale passion. Il sera diplômé de Cambridge dans ce domaine et l’enseignera dans moult universités.

Un véritable tribun, déroutant mais fascinant, dira-t-on de lui. Ses séminaires sont extrêmement courus, c’est la coqueluche. D’ailleurs, une petite visite sur YouTube, où il vaque encore, saura vous convaincre.

À vrai dire, McLuhan détestait son époque et ne s’en cachera jamais.

Mais ça ne peut pas être si simple. À vrai dire, McLuhan détestait son époque et ne s’en cachera jamais. Le lien est facile à faire; pendant sa carrière florissante de professeur de littérature aux États-Unis, il constate un autre univers de langages qui le subjugue: les médias de masse. Radio, cinéma, publicité, mais surtout télévision.

Tout cela forme des Dagwood Bumstead: ce personnage de bande dessinée, que McLuhan exècre, est pour lui le prototype de l’Américain moyen, très moyen, abruti par sa culture de masse, déficient en réflexion, mais excité par le chrome de sa voiture. L’American Way of Life: non mais, qu’est-ce que cette chimère? Il se donnera comme mission de déconstruire cette culture, mais par à-coups.

Après des années de chroniques et d’enseignements à critiquer la publicité et à scruter le développement urbain de béton, McLuhan saisit enfin: il reconnait des formes, homogénéisées et qui nivèlent par le bas, et ce, dans tous les éléments de la culture contemporaine. Toutes ces formes ont pour point commun l’ère électronique.

Le fruit est mûr.

La prophétie des années 1960

En 1964, c’est le paroxysme de la guerre froide. On a eu peur de la crise des missiles. On a vu Kennedy mourir en direct, les Beatles au Ed Sullivan Show et Martin Luther King rêver un peu beaucoup. En 1964, c’est la publication de Comprendre les médias, le chef-d’œuvre de McLuhan. Ce livre joint à une personnalité excentrique feront de lui une star.

Notre penseur avait déjà démontré, dans La galaxie Gutenberg (1962), que l’invention de l’imprimerie avait fortement encouragé les révolutions politiques et l’entrée fracassante dans la modernité. En effet, comment partager en masse des idées politiques sans l’imprimerie?

Mais dans Comprendre les médias, c’est une implosion de la société que McLuhan prédit. Il part du principe que ce qui est puissant avec un média, c’est sa forme. Le contenu d’un média n’est qu’un autre média au service du nouveau. La radio contient de la parole, le livre contient un récit, la chanson contient de la poésie, la télé contient… contient quoi au juste?

Le spectacle de la télé, lorsqu’il n’est pas entrecoupé de publicités, est une scène où l’on s’agite, où les images s’accumulent avec énergie, mais dont on retient somme toute peu de choses. De quoi se divertir.

C’est que les médias électroniques – et ce sera exponentiel avec Internet – font imploser le monde, ils abolissent le temps et les frontières. Notre monde devient donc un village global. Et nous, sans contexte historique ni repère, nous entrons dans cette ère où l’informatique et la cybernétique deviennent notre cerveau collectif. Pas étonnant que nous entrions dans une ère de l’anxiété, dira McLuhan.

Les médias électroniques font imploser le monde, ils abolissent le temps et les frontières.

Si le média a comme message un autre média, McLuhan en conclut que, pour perfectionner un média, il faudrait théoriquement travailler sur le média qu’il contient. Or, la télé et la cybernétique sont si récentes qu’on est encore incapable de bien les réfléchir. Leur forme est attrayante, si lumineuse et si rapide qu’on se contente de cette forme, et le spectacle est hallucinant.

Bref, on se dit: «Wow! T’as vu la vitesse de mon réseau? T’as vu tout ce que mon streaming me permet de télécharger?» Ou encore: «T’as vu le spectacle en direct à la télé, hier? La gamine a chanté le succès de cette mégastar!»

Oui, mais… Quel est le contenu? Toute cette musique, elle dit quoi, elle propose quoi, quelle est la question que le poète posait en composant ses textes? Et cette gamine, derrière les paillettes, les projecteurs, les parents qui pleurent dans les gradins sous le gros plan de la caméra… elle nous dit quoi, à part: «Je passe à la télé»?

Le média est le message.

La foi et le sacré contre le sacrilège

Élevé dans une famille protestante, Marshall McLuhan n’en est que peu influencé. Toutefois, par la fréquentation de certains amis, il découvre, dès 1934, les particularités du catholicisme: les vestiges romains, les grandes toiles de la Renaissance, l’histoire de l’art, etc.

Le 30 mars 1937, McLuhan se convertit officiellement au catholicisme. À un point tel qu’il fréquentera les églises non seulement les dimanches, mais pratiquement tous les jours. Le chapelet est quotidien.

Toutefois, ne cherchez pas d’écrits sur la religion par McLuhan; il gardait cela pour sa vie privée. Tout au plus, il postula dans une université catholique, à St. Louis, au Missouri. Il y fut engagé, mais ne lui en demandez pas plus.

Dans une lettre à son frère, il dit: «Je n’ai nulle affection pour le monde. Je suis incapable de déterminer si mon indifférence présente à ses ambitions et ses plaisirs est vraiment un effet de mon amour de Dieu, ou simplement du pessimisme dont je m’inspire.» Néanmoins, il cite l’apôtre Jean et rêve d’éblouir le Ciel et le monde. Donnons-lui cela; il a réussi.

L’homme est quand même troublé, croyant mais pessimiste. Et la vie le rattrape: en 1960, il est victime d’un AVC; un curé vient lui administrer l’extrême-onction. Ça ira. Et même – interprétez cela comme vous le voulez –, il survivra à une intervention chirurgicale de 18 heures pour une tumeur au cerveau en 1967, et son parcours par la suite sera pavé de succès et de reconnaissance. Il vous dira qu’il n’y a pas de coïncidences.

Oh boy, oh boy, oh boy…

Mais plus tard, dans les années 1970, il commence à perdre ses capacités. Il a perdu de sa verve, sa mémoire lui fait défaut, il croit de plus en plus fermement à l’apocalypse, au sens biblique du terme. Il avait peut-être vu juste, mais pas comme il le croyait: à la rentrée de 1979, en entrant dans une classe, il ne trouve que six étudiants. Et dire qu’avant on se pressait pour l’entendre.

Un autre AVC le terrasse en septembre de la même année. Il survit, mais ce n’est qu’un sursis. Il fredonne quelques cantiques avant de partir, mais surtout, ces dernières paroles, répétées encore et encore: «Oh boy, oh boy, oh boy…»

Le média n’avait plus le même message. Et il meurt le dernier jour de 1980.

Épitaphe

La roue prolonge le pied. L’écrit court-circuite la parole. La maison protège mieux que le vêtement. Et le cinéma met en scène des photos, des peintures, des contes.

Que prolonge l’informatique? Le système nerveux central, la réflexion, la mémoire. McLuhan disait: attention, quand on cède à un nouveau média, on peine à revenir en arrière, à cet autre média d’antan. C’est une nouvelle idole. On sait que les idoles ont de l’influence sur les mortels.

Nous ne greffons pas la cybernétique à notre esprit. C’est elle qui nous ampute, a écrit McLuhan. Il est peut-être trop tard, mais ce dernier doit déjà être en train de rire, quelque part, dans sa galaxie.

Et puis après, Marshall?

Depuis que j’ai lu Understanding Media cet hiver, près du poêle à bois, au chalet de ma belle-famille, je regarde constamment le média avant le message. Et tout devient plus limpide. Je comprends mieux. Je comprends maintenant cette réplique classique d’Yvon Deschamps, sur le vinyle Cable TV que je dévorais dans ma jeunesse: «On veut pas le savouère ce qui est arrivé, on veut le vouère!»

On peut regarder la télé sans le son, et peu de chose sur son principe nous échappera. Lire, d’accord. Mais lire quoi? Dans quel média? Un sujet dans un livre, que l’on savoure, ou sur une page Web, scintillante de pubs et de notifications dans les marges, est-ce la même chose?

La revue que vous tenez n’y échappe pas, d’ailleurs. Les critères ne sont pas les mêmes sur papier ou en format électronique. C’est l’une des premières choses que m’avait expliquées le rédacteur en chef quand il me présenta les différents médias du Verbe. McLuhan lui chuchotait probablement à l’oreille…

Sur Internet, les textes doivent être moins longs, plus saccadés, car la pensée électronique est plus fragmentaire, elle dispose de notre attention plus rapidement. On partage une donnée plus facilement sur les réseaux sociaux, mais les lecteurs seront moins fidèles. Lire une revue, c’est comme un privilège. Un lecteur qui tient la revue entre ses mains se sent comme un ami à qui on confie un secret…

En lisant sur McLuhan, révélation: son leitmotiv, le média est le message… Je me vois moi-même en train de former un média (le texte aura quelle forme, quelle construction dans la revue). Et je me demande: mon message, ce sera quelle forme? Une biographie (McLuhan ne croyait pas à ce style faussement honnête, d’ailleurs)? Une analyse de ses théories? Une introduction à son œuvre?

Dans le fond, cet article, c’est justement ma réflexion en action sur Marshall McLuhan, car on n’arrête jamais vraiment de réfléchir sur lui. Encore faut-il se donner la peine de commencer.

Ce texte, c’est un média sur Marshall McLuhan. Mon message, c’est une réflexion, ma pensée qui se trahit en ces lignes. D’ailleurs, McLuhan lit par-dessus mon épaule en ce moment.

Écrire sur McLuhan, c’est se demander comment l’écrire.

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Pour en savoir plus…

Marshall McLuhan, Pour comprendre les médias, Paris, Points, 2016 (1964).

Douglas Coupland, Marshall McLuhan, Montréal, Boréal, 2010.

Jean Paré, Conversations avec McLuhan, 1966-1973, Montréal, Boréal, 2010.

À propos de l'auteur

Patrick Ducharme

Patrick Ducharme est sociologue de formation. Il enseigne au niveau collégial dans la région de Québec depuis 2010, tant en Sciences humaines qu’en Soins infirmiers et en Travail social. Il est père de deux enfants, et fier de l’être.

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