2017-07 Antihéros

L’Amérique invisible

©Hubert Samson
©Hubert Samson

Reportage de Simon Paré-Poupart, David Dufresne-Denis et Hubert Samson

(paru dans l’édition de la revue d’été 2017)

Beau soleil d’été du mois d’aout, doux climat, chaud, mais pas trop humide, d’une région peu habitée, mais connue pour son tourisme. «The Vacation Land», comme le revendique chacune des plaques d’immatriculation des véhicules que l’on croise.

Pourtant, non loin des sites touristiques et des parcs naturels, dont le fameux Acadia National Park, des gens vivent en marge de ce qu’un touriste pourrait s’attendre à voir au Maine. En arrêtant la voiture dans ce qui apparait être un petit village, on se fait rapidement accueillir pour partager un repas… On entre dans l’une des deux seules communautés Emmaüs d’Amérique du Nord, Homeworkers Organized for More Employment (H.O.M.E.).

Franchit-on un mur du temps? Où se retrouve-t-on réellement lorsqu’on quitte la très passante Acadia Road pour rejoindre la toute petite route campagnarde de School House Road? Une impression d’anachronisme?

On a bien l’impression d’être ailleurs.

Vieux bâtiments retapés, écriteaux indiquant les différents métiers artisanaux y siégeant, chemins sinueux en terre battue et objets épars laissés ici et là, sortes d’épaves faisant partie d’un décor pittoresque. On a bien l’impression d’être dans un village d’antan.

Un village dans la ville, situé dans Orland, près de Bangor, une petite ville d’importance du Maine (35 000 âmes).

Pourtant, nullement replié, le village semble être ouvert sur le monde. Les gens que l’on croise sont souriants et accueillants. Sans le savoir, on se retrouve dans quelque chose qui ressemble aux modes de vie précapitalistes dont parle Paul Ariès dans Écologie et classes populaires, moment figé, presque disparu, mais porteur ici d’un sentiment de communauté qui vit au rythme du prêt de matériel, de l’entraide, de l’importance donnée à la famille et à la sacralisation du temps libre. Bref, ce que le capitalisme sauvage a réussi à détruire… ou à pervertir.

Le grand projet: au service des plus démunis

À une époque pas si lointaine, l’abbé Pierre a atteint en France une popularité qui l’a amené à voyager partout dans le monde pour unir tous ceux qui combattaient la pauvreté et ses effets. Son but: «aider les pauvres à récupérer leur conscience d’acteur dans l’histoire de leur pays», résumait l’abbé Pierre lors d’une conférence en Italie dans les années 1980.

À l’image de saint François d’Assise, l’abbé Pierre voulait vivre les enseignements de l’Église, approfondir les dogmes écrits en les éprouvant au contact de la réalité. Cela impliquait de sortir de l’institution, même si au passage cela devait en écorcher les murs. Petit personnage aux fortes lunettes carrées, portant une toge et un béret noirs, il a pourtant su gagner une notoriété qui lui permettait de dire devant les médias – déplaisant parfois à certaines personnes à l’intérieur de l’Église – des paroles terribles, empreintes de justice.

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C’est à la richesse que l’abbé Pierre s’en prenait. Paroles contre les plus puissants, les méritants, ceux qui s’opposaient aux plus démunis. «Ouvrez les yeux», criait-il dans les nombreuses conférences qu’il a données aux États-Unis dans les années 1950. Pour l’abbé Pierre, être puissant devait se traduire par une action pour aider les faibles. Pour ce faire, il ne fallait pas les cacher à notre regard.

Sa tournée aux États-Unis s’est terminée par un discours très critique sur la pauvreté. Un discours que Lucy Poulin, une des sœurs fondatrices de H.O.M.E., n’a pas manqué d’écouter: «Je suis un Français qui ne vient pas parler de la France. Je suis un curé qui ne vient pas parler d’Église. Je suis un ancien député qui ne vient pas parler de politique. Et je suis venu en Amérique pour ne pas parler de l’Amérique. Quelle bouffonnerie de parler de liberté pour des êtres humains qui sont torturés, rongés par la faim.»

Sœurs radicales

Aux États-Unis de l’époque de la visite de l’abbé Pierre, c’était le début de la désindustrialisation. Phénomène précurseur des villes en décroissance, comme le décrit le journaliste John Gallagher lorsqu’il parle de Détroit. C’est le début des laissés-pour-compte, du retour de la paupérisation des classes ouvrières, puisque c’est le début de la fin des Trente Glorieuses (1945-1975).

En somme, c’est la lumière qui commence à se faire sur les rebuts d’un système allant à trop vive allure.

Ce système, c’était pour plusieurs la matérialisation d’un rêve. Mais il est demeuré un rêve. Le rêve américain, aussi fort que lointain.

C’est dans ce contexte que H.O.M.E. est né.

Lucy était à l’époque une sœur carmélite, habituée à vivre sa foi de façon contemplative, recherchant Dieu dans la solitude. Cette solitude, les sœurs ont dû la quitter lorsque la fermeture d’une usine dans les années 1960 a eu pour résultat que de nombreuses femmes sont venues les voir, démunies, sans emploi. Les sœurs vivant elles-mêmes d’artisanat, elles ont décidé d’aider les arrivantes afin qu’elles s’organisent dans le but de vivre de leur travail.

Une communauté a été fondée: des travailleuses voulant vivre de leur métier.

Se rappelant les discours prononcés par l’abbé Pierre dans les années 1950 et voyant croitre le nombre des démunis de la région, sœur Lucy s’est rendue à Paris et a demandé l’accréditation des communautés H.O.M.E. et St. Francis au réseau Emmaüs International.

Par la suite, séduits par l’application des préceptes évangéliques promus par l’abbé Pierre ainsi que par l’action des sœurs, nombreux sont ceux qui, croyants ou non, ont rejoint les communautés. L’une d’entre eux, Tracey Hair, expatriée d’Australie et devenue sans-abri au Maine, sans-papier, a été recueillie par sœur Lucy. Elle témoigne avec émotion que H.O.M.E. a été son seul accueil possible. Sinon, c’était l’indigence, l’exclusion.

Forte de son expérience, convaincue des pratiques et de l’enseignement d’Emmaüs, elle a rejoint ce groupe de sœurs radicales («radical nuns», dira-t-elle). Elle est actuellement gestionnaire de l’équipe de travail des communautés ainsi que directrice adjointe sans avoir eu comme formation autre chose que l’enseignement fondamental d’Emmaüs: donner, c’est recevoir.

La communauté: structurante quand le reste s’écroule

Dans son livre à succès Bowling Alone, le politologue Robert D. Putnam observe que, depuis au moins deux générations, les liens sociaux entre Américains s’érodent. Ce sentiment de communauté, qu’a découvert Alexis de Tocqueville en Amérique, disparait peu à peu. Les Américains ont quitté les clubs de quilles et ont accordé leur préférence aux jeux solitaires, analyse Putnam.

Atomisé, l’individu se retrouve seul devant le marché et ses vicissitudes. Sans communauté, sans filet social, ayant un bas salaire et ne contrôlant pas ses moyens de production, il est à la merci du marché.

On en a pour preuve la fermeture récente de la papetière de Bucksport, au Maine, qui a fait perdre 800 emplois bien rémunérés dans une région où les perspectives pour se trouver un nouveau boulot sont très limitées.

Et, à la suite de la crise de 2008, des propriétaires ont été jetés à la rue. Des familles se sont retrouvées sans logis. Le prix des loyers a augmenté. Et les subventions pour les refuges de l’État ont été coupées.

Pour plusieurs, les communautés H.O.M.E. et St. Francis sont devenues le choix évident.

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H.O.M.E. et St. Francis

Chez les différentes personnes rencontrées dans la communauté, le récit est le même: H.O.M.E. leur a sauvé la vie.

Savannah, une jeune fille au début de la vingtaine, a perdu son emploi à Portland. Elle et son conjoint Daryl, lui aussi sans emploi, ne pouvant supporter le cout d’un logement, se retrouvent sans-abri. Faute de ressources, ils aboutissent bien loin, à H.O.M.E. Là, au lieu d’être en refuge, ils logent en maison transitionnelle, une sorte de passage qui permet aux membres de la communauté d’acquérir leur indépendance, soit en économisant à cause du bas cout du loyer, soit en achetant l’une des habitations que construit la communauté.

Mais la jeune famille va trouver bien davantage chez H.O.M.E.

Pour Savannah et Daryl, avoir un emploi devient tout de même crucial. La communauté prend la première comme artisane tisserande, et quant au second, il devient leur garagiste. La communauté leur trouve un travail qui va leur permettre de payer le logement qu’elle met à leur disposition.

H.O.M.E. a aussi offert à la future maman une fondation afin de solidifier une vie déjà précaire. En ville, le couple avait des problèmes de consommation de drogue. Leur réseau comprenait de nombreux consommateurs. Leur univers a changé. Maintenant, Savannah et Daryl ont l’impression que la communauté H.O.M.E. veille sur eux. Ils se sentent chez eux.

Loin d’être déconnectée, cette façon d’aborder la problématique de l’itinérance et de la désaffiliation sociale semble être la voie à suivre. Sœur Lucy, directrice de H.O.M.E., demeure très critique à propos de l’aide gouvernementale pour les plus démunis. L’argent, explique-t-elle, va toujours à des intermédiaires, des gestionnaires et des intervenants, qui font partie des classes favorisées de la société. L’argent ne va jamais directement aux plus pauvres. H.O.M.E. essaie de prêcher par l’exemple: il faut donner aux plus déshérités les moyens qui leur ont été enlevés et ensuite leur faire confiance.

À preuve, non loin de la jonction des routes où l’on trouve H.O.M.E., on rencontre une jeune famille. En toile de fond, une ferme et un pâturage où broutent de nombreuses vaches et quelques chèvres. Terre vierge, paradis sur terre, on se croirait dans un lieu idyllique.

Saydie et Nathan ont quitté depuis peu la communauté H.O.M.E. Ils nous disent que jamais ils n’auraient pu aboutir dans le rêve qu’ils partagent actuellement sans le soutien de la communauté. Jamais ils n’auraient pu avoir l’argent pour contracter une hypothèque. Leur maison a été construite par d’anciens membres ainsi que par des bénévoles. Anciennement hébergés dans un refuge, ils sont maintenant propriétaires. Maintenant, ils veulent redonner.

Et à ceux voulant épouser un avenir différent, sur le flanc d’une colline, à quelques kilomètres de H.O.M.E., St. Francis, l’autre communauté Emmaüs aux États-Unis, offre une retraite pour personnes âgées. Entouré du chant des oiseaux, chacun peut vivre en communion avec la nature, paisiblement. Dans une sorte d’immersion dans un monde de zoothérapie, les pensionnaires peuvent prendre en charge des animaux en fin de vie, chacun bénéficiant des soins de l’autre.

Un constat qui demeure

Pour écrire son livre L’Amérique pauvre, la journaliste et militante Barbara Ehrenreich a parcouru les États-Unis en travaillant à bas salaire avec des ouvriers. Elle termine son enquête par le constat suivant: en termes de logement et de capacités de mobilisation, les États-Unis n’acceptent pas la réalité sociale qui est la leur, c’est-à-dire que la population pauvre est en état d’urgence.

C’était le constat de l’abbé Pierre lorsqu’il a commencé sa campagne contre la pauvreté et le mal-logement dans les années 1950…

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Emmaüs International a été créé en 1971 par l’abbé Pierre. C’est un mouvement laïque de solidarité active contre la pauvreté et l’exclusion. Il réunit 350 associations dans 37 pays répartis sur quatre continents.

Cette année, nous rendons hommage à Henry Gouès, dit l’abbé Pierre. Le 22 janvier de cette année, dix ans nous séparaient de son départ.

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