2017-01 Autochtones

Le dialogue fait chair

Photo: Loup-William Théberge
Photo: Loup-William Théberge
Écrit par Yves Casgrain

À l’heure où le Canada s’apprête à célébrer son 150e anniversaire de fondation, les Premières Nations de ce vaste pays luttent encore pour leur survie. Victimes d’une politique d’assimilation qui perdure encore aujourd’hui, ses représentants cherchent les racines profondes de leur identité longtemps mise à mal par le gouvernement et par des Églises chrétiennes. Dans ce contexte, des témoins se lèvent pour affirmer que le chemin de la réconciliation et du pardon est possible. Sœur Marie-Laure Simon est l’un d’eux.

Sœur Marie-Laure Simon, c.n.d., 88 ans, m’accueille dans un local du Centre d’amitié autochtone de Montréal. Elle s’installe sur une chaise et me laisse le fauteuil. «Je suis plus à l’aise ainsi. À mon âge, le corps a ses exigences.»

Une enfance heureuse

Si son corps est limité par l’arthrite, l’esprit de sœur Marie-Laure Simon quant à lui est toujours lucide. Ses yeux pétillent lorsqu’elle parle de son enfance. «Je suis née à Kanesatake, près d’Oka, d’un père et d’une mère Mohawk. Ma famille comptait douze enfants. Je suis la septième. Ma vie était simple. J’étais très heureuse. Il n’y avait pas de discrimination entre les nations autochtones. Mes parents étaient catholiques. Nous allions à l’église le dimanche.»

L’enfant heureuse et insouciante se heurte cependant au racisme dès son entrée à l’école. «À cinq ans, j’ai eu des problèmes à l’école, car nous n’étions pas considérés comme les autres enfants. À leurs yeux, nous étions considérés comme des sauvages. Je me rappelle également que l’école était tapissée d’images décrivant des scènes de violence dont mon peuple s’était rendu coupable à l’endroit des missionnaires, dont Jean de Brébeuf.»

Mal à l’aise, la petite Marie-Laure se confie à ses parents. «Ma mère me disait de persévérer, car elle n’avait pas eu la chance de recevoir une éducation. Un jour, alors que je pleurais et insistais pour ne plus retourner à l’école, mon père m’a dit: “Sauvagesse, c’est beau comme nom. Cela veut dire que tu es en harmonie avec la terre.” Cette parole m’a consolée et j’ai poursuivi mes études.»

Douée, elle fait son entrée à l’École normale. Quelques années plus tard, elle devient professeure. Elle enseigne aux Autochtones et aux non-Autochtones. Puis, elle se sent appelée à se joindre à la Congrégation Notre-Dame. Devenue religieuse, elle poursuit sa mission d’enseignante tout en gardant son identité d’Amérindienne. «Je l’avais dans mon cœur. Je ne l’ai jamais abandonnée, mais je la gardais pour moi.»

Lorsqu’elle prend sa retraite, elle est invitée par le Centre Wampum de Montréal à donner des conférences sur la spiritualité autochtone. «Mon identité profonde s’est mise à revivre. Elle a éclaté! Je l’ai enseignée dans les écoles primaires et secondaires, dans les cégeps, dans les universités.»

Pas de rancœur

La vocation du Centre Wampum (un wampum est une ceinture que fabriquaient les Amérindiens lors de la signature d’ententes) est de créer des ponts entre les peuples autochtones et les non-autochtones. Il a été fondé en 1994.

Coordonnatrice du Centre Wampum, sœur Marie-Laure se décrit comme une Autochtone catholique. «Je garde ma religion dans mon cœur. Je l’assimile avec ma spiritualité autochtone qui me fait approfondir ma vie intérieure.»

Je n’ai pas été séparée de mes parents. Je n’ai pas vécu l’éloignement. Je n’ai pas été agressée sexuellement. Je loue le Créateur pour cela.

Elle qui n’a pas connu les affres des pensionnats n’entretient aucune amertume envers l’Église catholique. «Je n’ai pas été séparée de mes parents. Je n’ai pas vécu l’éloignement. Je n’ai pas été agressée sexuellement. Je loue le Créateur pour cela. Pour moi, c’est plus facile de ne pas entretenir de rancœur envers l’Église catholique. Je rencontre des survivants qui me témoignent de leur vécu au sein des pensionnats. Je comprends que, pour eux, c’est difficile de se reconnaitre dans cette institution.»

Pour autant, elle est fière de son peuple qui lutte pour que le gouvernement respecte les traités signés. Celle qui était présente lors du soulèvement d’Oka voit d’un bon œil le mouvement Idle no more (que l’on peut traduire par l’expression «Finie l’inertie!»). Ce mouvement s’est rapidement fait connaitre dans les communautés autochtones du pays.

Néanmoins, sœur Marie-Laure ne perd pas de vue la possibilité de réaliser la réconciliation. «Elle va se réaliser par des gestes, non seulement par des paroles. Moi, je vis la réconciliation avec les personnes qui nous viennent en aide [au Centre].» Parmi ces personnes de bonne volonté, on retrouve des catholiques, souligne-t-elle.

Elle ne tarit pas d’éloges envers la communauté des Oblats. «J’admire les Oblats! Leur communauté a fait amende honorable! Ils ont toujours été très proches du Centre Wampum!»

Sœur Marie-Laure n’oublie pas non plus sa propre communauté religieuse. «Je suis bien avec elle. Mes consœurs sont heureuses que je m’implique au Centre Wampum. La provinciale m’a dit un jour: “Tu as choisi la meilleure place pour retrouver ton identité.” Elle aurait pu me dire: “Marie-Laure, tu es d’abord catholique!” Mais non! Dans les réunions communautaires, j’apporte un peu de ce que je vis ici.»

Malgré son désir de voir un jour la réconciliation se réaliser, sœur Marie-Laure croit qu’il faut toujours juger les gestes «non pas pour juger les cœurs, mais il faut se rendre compte de la réalité. Il est important de ne pas la nier. Il faut discerner entre ce qui est bien et ce qui est mal».

Elle est consciente que le chemin vers la réconciliation sera long. «Aujourd’hui encore, il y a des prêtres qui ne sont pas prêts à faire des efforts. Est-ce qu’un jour ils seront prêts? Cela va prendre du temps! Pourtant, je veux aller de l’avant. Je me dis qu’il y a quelque chose à faire. Si nous pleurons sur notre passé, nous ne pourrons pas construire notre futur. Ce chemin vers la réconciliation va se construire avec les personnes qui veulent marcher avec nous.»

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À la fin de l’entrevue, sœur Marie-Laure me montre fièrement ses colliers. Au bout de l’un d’eux pend une tortue. «C’est le symbole de mon clan. Le clan de la tortue.» Au bout de l’autre, le portrait de sainte Kateri Tekakwitha.

Ce sont là deux symboles d’une grande portée. À l’image de celle qui incarne avec douceur et lucidité le dialogue et la réconciliation.

À propos de l'auteur

Yves Casgrain

Yves est un missionnaire dans l’âme, spécialiste de renom des sectes et de leurs effets. Journaliste depuis plus de vingt-cinq ans, il aime entrer en dialogue avec les athées, les indifférents et ceux qui adhèrent à une foi différente de la sienne.

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