2016-05 Cinéma

Au coeur de Tibhirine

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

[NDLR: Ce texte est tiré du numéro d’été 2016 de la revue Le Verbe. La version numérique de ce numéro est disponible gratuitement ici. ]

À notre arrivée à l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas, des militaires nous accueillent froidement, mitraillettes en bandoulière. Le ton est donné: le fameux monastère de Tibhirine, vingt ans après l’assassinat de sept moines cisterciens, demeure un point hautement sensible en Algérie.

Le film Des hommes et des dieux avait déjà bien mis en scène les évènements de mars 1996 – et les angoisses qui ont précédé et suivi l’enlèvement –, contribuant, du coup, à garder bien vivante la mémoire de ceux qui ont donné leur vie.

Avec notre guide Frédéric, nous avons marché sur les traces de ces hommes qui, malgré un conflit sanglant (jusqu’à 150 000 morts recensés) et au prix de leur propre vie, ont décidé de perpétuer la présence du Christ en terre algérienne.

 

LE MÉDECIN

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

Derrière cette porte, le frère Luc donnait tout son temps à l’accueil et au soin des malades. Encore aujourd’hui, plus de vingt ans après sa mort, des gens frappent à la porte du monastère pour venir se faire soigner.

«Frère Luc, moine médecin, est arrivé ici en 1946. Dès lors, il va soigner sans répit, gratuitement.

«Les moines, nous dit notre guide Frédéric, ont vécu ici en relation constante avec les Algériens, même pendant les années de la guerre civile (1954-1962). Frère Luc soignait aussi les gens du Front de libération nationale. À cette époque-là, il a été enlevé par le FLN. Le premier soir de sa captivité, il leur aurait fait savoir qu’il était un des moines de Tibhirine, de ceux qui soignaient autant les civils que leurs propres blessés. Il a été libéré tout de suite.

«Je dirais que le film Des hommes et des dieux ne rend pas bien l’importance de son impact dans la région: frère Luc recevait ici, à Tibhirine, parfois plus de 120 personnes par jour!»

LE GRAIN QUI MEURT EN TERRE

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

Ce qui étonne dans l’histoire des moines de Tibhrine, c’est la série d’évènements qui semble avoir pavé la voie de leur martyre. Par exemple, les vies de Christian et de Paul sont parsemées de signes qui les préparaient à verser leur sang en semence pour la terre d’Algérie.

«Christian de Chergé était le prieur de la communauté. Pendant la guerre d’Algérie, il s’est lié d’amitié avec Mohamed, un garde champêtre. À l’époque, ils parlaient ensemble de leur chemin de foi. Un jour, en se promenant dans la campagne, des membres du FLN ont tenté d’assassiner Christian. Mohammed s’est interposé pour le sauver. Le lendemain, on l’a retrouvé égorgé. C’est ce qui explique que Christian de Chergé a toujours eu un sentiment de dette envers Mohamed, l’Algérie et même l’islam.

Le destin de Paul est, lui aussi, très interpelant.

«Paul était retourné en vacances dans sa famille et il est revenu à Tibhirine le soir de la tragédie. Comme il était le jardinier du monastère, il avait rapporté des pelles et des pioches. Lorsque sa famille lui a demandé pourquoi il s’embarrassait avec ce matériel, il leur a répondu prophétiquement que ça servirait bien pour l’enterrer un jour. La nuit même, il était enlevé.»

PRIANTS PARMI LES PRIANTS

vitrailtibhirine

Photo: Sarah-Christine Bourihane

Les moines se considéraient comme des priants parmi d’autres priants. Leur présence à Notre-Dame de l’Atlas est non seulement tolérée, mais pleinement acceptée. Le vitrail de la chapelle illustre bien cette présence d’Évangile en terre d’islam: chacun de ses symboles se retrouve autant dans l’Évangile que dans le Coran.

«Quand on regarde Marie, il est intéressant de noter qu’il y a une sourate complète du Coran qui parle d’elle. Ensuite, l’agneau pascal, symbole chrétien par excellence, fait aussi écho au sacrifice d’Abraham.

«Le poisson, un autre symbole fréquemment utilisé par les chrétiens, fait aussi référence à Jonas, présent autant dans la Bible que dans le Coran.

«Pour ce qui est du dernier médaillon, il aura fallu plusieurs années pour le décrypter. Il s’agit d’une image de pélican posée à l’envers. Dans la tradition, le pélican est le symbole – éminemment christique – de celui qui donne sa propre chair pour nourrir ses petits. Dans le Coran, on voit aussi Isa, Jésus, continuellement au service de ses semblables.»

LA VALLÉE DES PLEURS

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

En portant son regard sur la vallée, Frédéric s’arrête pour mettre un peu mieux en contexte l’enlèvement des moines.

«Dans les années noires – j’aime bien le rappeler aussi –, il n’y a pas que les chrétiens qui se font massacrer. On tue aussi des Algériens, dont les imams qui prêchent la tolérance. Ici même, à Médéa, un imam s’est fait mitrailler dans la mosquée. La souffrance, elle est là aussi.

«C’est dans ce contexte que, le 14 décembre 1993, douze ouvriers croates qui travaillaient sur des chantiers dans la montagne d’en face vont se faire assassiner dans la vallée au pied du monastère.

«On retient essentiellement de ces assassinats l’ignoble violence des gestes commis. Toutefois, mon chemin de foi me le fait dire: dans toute violence, aussi cruelle soit-elle, il y a aussi des gestes d’humanité et de courage.

«On raconte que, lorsqu’on a enlevé les Croates, on leur a demandé à tour de rôle s’ils étaient chrétiens. Ceux qui acquiesçaient ont été égorgés. Mais cette nuit-là, quand on est allé les chercher, un des ouvriers croates s’est levé pour réciter al-fatiha, sa profession de foi musulmane. Il partageait sa chambre avec trois chrétiens. Une fois reconnu comme musulman, il a pu leur sauver la vie en les désignant comme des musulmans.»

DES OISEAUX SUR UNE BRANCHE

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

On retient de Tibhirine la mort des moines. Bien sûr, leur mort est une souffrance. Mais, au-delà de cette souffrance, les évènements de Tibhirine portent un message fort, qui résonne encore aujourd’hui.

«Dans ce contexte de violence, nous rappelle Frédéric, les neuf moines qui étaient présents vont faire le choix de rester ici. Tout le monde leur disait de partir.

«Il y a dans le film Des hommes et des dieux un dialogue qui rappelle très bien ce contexte-là. À un moment donné, les moines ont eu peur et sont allés trouver les gens du village pour leur dire: “Nous sommes comme des oiseaux sur une branche, nous ne savons pas si nous n’allons pas nous envoler.” Et les gens du village leur ont répondu: “Vous vous trompez; les oiseaux, c’est nous dans le village, et le monastère, c’est cette branche.”

«Ça montre les liens qu’il y avait entre le village et le monastère. Et c’est ce qui explique que Tibhirine est un peu le symbole de cet amour et de cette fraternité. La première valeur de Tibhirine, c’est ce message de fidélité que les moines ont démontré en restant ici.»

LE COULOIR DE LA MORT

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, un groupe armé s’introduit dans le monastère. Après avoir escaladé le portail, ces hommes prennent en otage Mohamed, un des ouvriers du lieu, qui les conduit jusqu’aux frères Christian et Luc.

Ils essaient ensuite d’ouvrir la porte de la cellule d’Amédée. Ce dernier avait l’habitude de verrouiller sa cellule chaque nuit. La porte résiste. Amédée reste immobile et les ravisseurs n’insistent pas davantage. Il aura la vie sauve.

Le groupe traverse le couloir, retourne près de la cloche, emprunte l’escalier qui mène à l’étage, puis s’enfoncer dans le long couloir où se trouvent les cellules des autres moines.

«Un élément important est toutefois omis dans le film. On pense à tort qu’il y avait seulement neuf moines présents cette nuit-là. Or, l’hôtellerie était remplie.

«Plus encore, la vingtaine d’invités étaient membres du Ribbat, un groupe interconfessionnel qui, le lendemain matin, comme tous les six mois, devait rencontrer des musulmans pour prier avec eux.

«Inquiet, l’un d’entre eux entrouvre la porte de la clôture. Il aperçoit alors Célestin, un des moines. Puis, il croise le regard de Mohamed qui, d’un signe de la tête, lui fait comprendre qu’il faut fermer la porte et se cacher.»

LA PRIÈRE

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

La cloche du monastère rythme les jours par de constants appels à la prière. Symbole d’une vie réglée, tout orientée vers l’oraison, son silence inédit, en ce matin du 27 mars, brisait une suite ininterrompue d’offices divins.

«Une heure après le passage des agresseurs, un des invités qui s’était caché va enfin essayer d’ouvrir la porte. Il constate que les cellules sont vides et qu’il n’y a plus de moines.

«Il va réveiller Amédée et Jean-Pierre. Il leur dit que les moines ne sont plus là, que tout est fini. Sur le coup, Amédée se dit que c’est l’heure de la première prière. Il se dirige donc vers les cloches pour sonner les matines.

«L’un des invités lui fait savoir que ce n’est pas une bonne idée, que ça risque d’attirer l’attention des ravisseurs, qui sont peut-être toujours dans les parages.

«Malgré le drame, le premier réflexe d’Amédée n’a pas été de téléphoner pour appeler à l’aide, mais plutôt de se tourner vers Dieu dans la prière. Quelle foi!»

UN NOM ET UNE DATE

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Photo: Sarah-Christine Bourihane

Les pierres tombales témoignent de la vie entière des moines. Une vie de dépouillement. Seuls le prénom et la date du retour au Père y sont inscrits, non sans rappeler la manière dont on fait mémoire des saints.

«On est terre et on retourne à la terre. Les moines de Tibhirine sont une exception dans le monde chrétien: ils sont les seuls à être enterrés à peu près comme dans l’islam. Un drap blanc, en pleine terre, pas de monument, une simple plaque, une date, un prénom.

«C’est tout. Il y a juste peut-être l’orientation qui diffère. Sinon, c’est un peu la même symbolique. On voit, dans ce jardin, les pierres des sept frères assassinés.

«Pourquoi sont-ils enterrés ici? D’abord parce qu’un moine prononce un engagement qui s’appelle le vœu de stabilité. Il entre dans un monastère, il y prie, y travaille, y étudie, y meurt et finalement y est enterré. Ensuite, même s’ils n’avaient pas tous la nationalité algérienne, de cœur, ils étaient tous des fils adoptifs de cette terre.

«Souvent les cisterciens, à l’entrée de leur cimetière, plantent un cercle avec des arbres. Le cercle représente la fraternité, l’unité, la communion. Ces arbres ont été plantés de 15 à 20 ans avant l’assassinat des moines. Comptez le nombre d’arbres…»

À propos de l'auteur

Sarah-Christine Bourihane

Sarah-Christine travaille comme journaliste indépendante depuis 2013 pour divers médias catholiques. Elle écrit dans le Verbe dont elle est aussi membre du conseil de rédaction. Elle s'intéresse depuis peu au documentaire, ce qui l’a conduit à produire un premier court-métrage dans le cadre des Laboratoires de création chez Spira.

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